Ivan Almeida
document de travail*
„Inwiefem ist die Logik etwas
Sublimes?”
(L. Wittgenstein, 1953: § 89)
1. Le conflit
classique
Longtemps sémiotique et
philosophie ont été considérées comme deux options intellectuelles opposées,
articulables peut-être mais difficilement conciliables. En fait le conflit se
situait implicitement entre deux extrapolations: la sémiotique était réduite à
l'exercice de l'analyse structurale, tandis que de la philosophie on ne
retenait que le courant herméneutique.
Lentement le paysage commence à
se transformer, et le croquis qui suit n'est qu'une sorte de caricature –
désuète, espérons-le – de la façon dont il n'y a guère pouvait se résumer ce
différend:
1) L'orientation de la
sémiotique est formalisante, tandis que l'her-méneutique retient l'aspect „thématique” des contenus.
2) Ce que l'herméneutique
cherche à cerner comme „individualité”, la sémiotique le traite comme actualisation d'un
„système” dont elle décrit la
grammaire. On peut spécifier cela en disant que la sémiotique vise le „sens”, comme effet de découpage à l'intérieur d'un
système clos, tandis que l'herméneutique vise la „signification”, comme rapport à un vécu dans une organisation
ouverte.
3) La sémiotique construit son
sujet à la façon d'une configuration interne, tandis que l'herméneutique
réclame l'appropriation du „texte” par un sujet extérieur, qu'il soit individuel ou transcendantal.
4) La sémiotique se voit comme
une science objective, tandis que l'herméneutique est une philosophie avec
présuppositions, qui ne peut pas éluder la part de la pré-compréhension du
sujet dans l'établissement du monde signifiant projeté par le texte.
5) Selon 3. et 4. on peut dire
que le mouvement de la sémiotique est le suivant:
a) texte —> b) système —> c)
sens,
tandis que le mouvement quasi-dialectique de l'herméneutique serait: x)
précompréhension du sujet —> y) extranéation du sujet dans le texte —> z)
appropriation du monde de significations du texte par le sujet.
6) D'où le conflit de
l'englobement réciproque. L'herméneutique considère que le stade intermédiaire
de son processus (y) correspondrait à un travail technique de sémiotique
légitime (a, b, c), mais appelé à être précédé et dépassé par des démarches
extrinsèques (x et z). En revanche, la sémiotique dira que les résultats de
l'herméneute (x, y, z) sont à mettre à plat, comme un texte non privilégiable
(a) dont elle peut induire le système de fonctionnement (b) et le sens (c).
Bien entendu, les differences
ainsi établies rendent mal cornpte du phénomène global de la sémiotique et de
celui de la philosophie. En fait, ce n'est nullement dû au hasard si le conflit
est instauré précisément entre sémiotique structurale et philosophie
herméneutique. C'est que, derriére les apparences de polémique, herméneutique
et sémiotique structurale, répondent à une même option épistémologique qui
n'est ni la seule, ni nécessairement la plus indiquée pour rendre compte du
phénomène de la signification. Cette option place d'emblée la signifiance sous
le signe de l'équivalence ou de substitution (a=b): derrière un signe ou une
configuration (a: discours), il y a un contenu (b: structures sémantiques,
monde), situé nécessairement à un autre niveau de connaissance. La sémiotique
que nous aborderons ici est, en revanche, moins liée à l'option globale de
l'herméneutique qu'à la logique dans le sens large du terme. Elle conçoit comme
problème premier de la signifiance, non pas le rapport substitutif de surface à
profondeur, mais la relation inférentielle d'implication faible entre deux
figures (a > b). Autrement dit, il n'y s'agit plus de chercher, par voie
d'analyse, „à la place” de quel contenu se situe une figure, mais de conjecturer par quelle
procédure inférentielle une figure „renvoie” la pensée à une autre figure, de
quelque nature qu'elle soit.
Le propos de cette étude[i]
sera donc de présenter d'une part une vision élargie de la sémiotique,
laquelle, à la différence d'autres sciences, a la particularité d'intégrer sa
propre épistémologie, et d'autre part de montrer que la philosophie en tant que
telle incorpore la sémiotique non seulement dans le dialogue
sémiotique-herméneutique, mais également à l'intérieur même de ses fondements
ontologiques.
C'est le thème de l'abduction
qui servira de fil conducteur à toute la démarche. La sémiotique abductive
devra être située (§1) par rapport à d'autres versants aussi légitimes de la
sémiotique générale, en tant que sémiotique à orientation cognitive et
esthétique, par opposition à la sémiotique à orientation linguistique. Mais à
l'intérieur de cette première division, la sémiotique abductive se distingue de
la sémiotique descriptive (versant topologique) par son aspect inférentiel et
par sa logique conjecturale et interrogative. En suite (§ 2 à 6) il s'agira de
présenter l'abduction non seulement comme théorie sémiotique, mais également et
surtout dans ses implications pratiques pour le traitement de configurations
individuelles. Bien que par hypothèse l'élaboration d'une grammaire abductive
soit impossible – car il s'agit d'une méthode inférentielle et non pas
descriptive – il y sera proposé une série de protocoles de procédure. Ceux-ci
seront extraits ou déduits de la théorie de Peirce, et articulés avec certaines
notions déjà connues soit en intelligence artificielle, soit dans la partie
cognitive de la sémiotique greimasienne. Il sera loisible de constater que,
malgré les préjugés contraires, la sémiotique abductive propose une véritable
méthode pour traiter l'articulation des textes. Les trois derniers paragraphes
seront consacrés à la textualité philosophique. Le passage se fera par un thème
charnière, qui est celui de la méthode d'approche sémiotique des textes
proprement philosophiques (§ 7), ce qui permettra en outre d'établir une
typologie de notions et de voir comment la sémiotique les aborde de façon
appropriée. On proposera, par exemple, que l'analyse strictement structurale
n'est entièrement pertinente que pour des textes à nature purement théorique.
Le paragraphe 8 aura comme objectif le thème paradoxal des racines sémiotiques
de la philosophie. La forme musicale du „canon” servira de figure matrice dans
la compréhension de la philosophie comme sémiotique. Ce n'est qu'en fin de
parcours que nous serons en mesure d'aborder de façon nouvelle les rapports
entre philosophie herméneutique et sémiotique (§ 9). Paradoxalement,
l'herméneutique n'est pas le point d'union, mais l'aire où la philosophie et la
sémiotique se séparent, chacune retrouvant sa spécificité devant un texte,
après s'être rejointes dans d'autres terrains qui leur sont communs.
2. La complexité de la sémiotique
Tout au long de la seconde
moitié du XXe siècle, la sémiotique a souffert d'un dilemme
fondamental: ne daignant s'assimiler à la philosophie, elle n'est pas arrivée à
se faire définir comme science canonique. Mais en fait elle incorpore des
ingrédients de toutes les deux. De la science, la sémiotique assume l'ambition
d'expliquer des phénomènes par des phénomènes, et non pas des phénomènes par
des fondements. De la philosophie, elle retient a) l'impossibilité de définir
un champ propre d'objets théoriques, b) l' impossibilité d'une démarche
épistémologique extrinsèque: il n'y a pas de méta-sémiotique comme il n'y a pas
de méta-philosophie. D'autre part, elle se distingue des autres sciences et de
la philosophie générale en ceci, que sa tâche est de s'occuper de l'individuel
qualitatif .
II serait périlleux de donner
une définition a priori de la sémiotique, car toute définition exclurait
nécessairement une aire de la pratique déjà établie. Le mieux serait de pouvoir
postuler qu'est sémiotique tout ce que les sémioticiens font quand il disent
faire de la sémiotique. Ainsi, il serait possible de transformer le complexe en
gloire en affirmant que – les frontières entre science et philosophie étant
toujours denses et provisoires – la sémiotique occupe cette frange toujours
changeante où ces deux visions se rejoignent. Son statut ne peut être
qu'exceptionnel en tant qu'épistémologie de l'individuel qualitatif. Le terme „épistémologie” trouve ici une application paradoxale, mais il sert à dire que le
champ d'applicabilité du sémiotique est constitué de „tous” les niveaux du traitement des phénomènes
individuels de type qualitatif, depuis la simple description jusqu'aux
considérations générales sur les conditions de la si-gnification, en passant
par la discussion sur des modèles et des pratiques.
Le terme „sémiotique” a une histoire aussi longue que la pensée
occidentale, et il serait réducteur de faire naître sa signification des
derniers mouvements intellectuels liés à l'essor du structuralisme, de la
linguistique saussurienne, et même de la philosophie de Peirce, voire de Locke.
Son usage le plus constant a été celui qui le lie à une partie de la médecine,
concernant l'art du diagnostique, et que Galien appelait „semeiotikè
téchne”. Mais il y a aussi, entre
autres, son application par Philodème de Gadare à „l'inférence
d'un signe” (seméiosis), ou l'acception que
John Wallis attribue aux Grecs, pour lesquels le terme „semeiotiké” aurait servi à désigner egalement la notation
musicale.
On se méprendrait, cependant,
si l'on ne voyait là que la simple histoire d'une homonymie. Ce qui est
intéressant c'est que toutes ces acceptions présentent un certain „air de
famille”, grâce auquel elles arrivent à configurer l'identité d'une pratique
complexe. La sémiotique est tout cela, et davantage.
S'il fallait cerner une figure
matricielle dont la sémiotique – dans son état complexe actuel – constituerait
l'essor, on pourrait évoquer celle de l'équivalence entre le livre et
l'univers. Cette figure peut être parcourue dans deux sens opposés, et elle
engendre ainsi deux sémiotiques différentes.
Dans le premier parcours le
sens de l'équation va de l'univers au livre. C'est le pari épistémologique de
Galilée: l'univers est comme un livre, il est clos, il fait système, il est
déchiffrable, il a une structure et une codification, il peut être lu selon
différents niveaux de pertinence. La philologie d'abord et la linguistique en
suite deviennent ainsi le paradigme obligé de tout type de compréhension du
monde (cf. C. Ginzburg, 1983). Appliquée aux phénomènes signifiants, cette
option épistémologique correspond dans ses grandes lignes à la sémiotique dite
„structurale”.
Le deuxième parcours lit
l'équation à l'envers: le livre est comme un univers. Et l'univers garde, par
conséquent, sa nature indéfinie et labyrinthique. Le livre aussi. Ce ne sera
plus le rnonde qui aura la finitude systématique d'un texte, mais le texte qui
assumera la forme infinie d'un univers de mondes. La notion logique de système
cédera sa place à la notion gnoséologique de „dispositif” de connaissance, le décodage cédera sa place à
l'activité inférentielle: ce sera la sémiotique „cognitive”. Si la première option est de nature ensembliste,
la seconde, préoccupée par l'interprétation de l'individuel qualitatif, rejoint
le paradigme du diagnostique médicale et de l'esthétique. Elle a hérité ainsi
de toutes les méfiances dont, depuis la Renaissance, l'épistémologie officielle
a entouré ces disciplines. L'essence de l'esthétique est le privilège accordé à
la production individuelle et sensorielle comme voie authentique de
connaissance. Et quant au paradigme médical, remémorons la maxime d'Aristote
dans la Métaphysique:
„Toute
pratique et toute production portent sur l'individuel: ce n'est pas l'homme, en
effet, que guérit le médecin, sinon par accident, mais Callias, ou Socrate, ou
quelque autre individu ainsi désigné, qui se trouve, en même temps, être homme.” (A.981 a.l5).
Certes, il n'y a de science que
des structures, mais une chose est la structure d'un système dans une théorie
ensembliste, et autre chose une structure comme forme d'un paysage, comme trame
d'un récit ou d'un rituel. Cette deuxième approche – qui rejoint la notion de „style” proposée
par G. G. Granger (1968) – est celui de la sémiotique esthétique.
De toutes façons, la sémiotique
structurale à l'état pur n'a jamais existé, et si l'on corrige la reference –
au demeurant plus métaphorique que réelle – aux schémas génératifs et
ensemblistes, la pratique d'analyse greimasienne – basée sur les notions de
parcours narratif et figuratif – s'accommode au fond assez bien des présupposés
de la sémiotique à tendance peircienne. II vaudrait mieux alors parler de
différence entre deux idéalités: a) la sémiotique „linguistique”, qui prendrait comme point de départ la notion
d'ensemble et l'assimilation de tout signe au signe linguistique et b) la
sémiotique „cognitive” ou
„esthétique” qui prendrait comme point de départ la figure
individuelle en tant que lieu de connaissance.
Ce double versant de la
sémiotique contemporaine peut s'illustrer en faisant appel à la théorie des
jeux proposée par James P. Carse (1988):
„Il
y a, somme toute, deux sortes de jeux. Les uns peuvent être dits finis, les
autres infinis. Un jeu fini se joue pour gagner, un jeu infini pour continuer à
jouer.” (11) ... „Alors
que les jeux finis sont définis de dehors, les jeux infinis le sont du dedans.” (15). „Les joueurs du fini
jouent à l'intérieur des limites: les joueurs de l'infîni jouent avec les
limites.” (19).
II existe donc – tout au moins
en abstrait – une sémiotique des systèmes finis (structurale), et une
sémiotique des parcours infinis (cognitive ou esthétique). Une sémiotique du
texte fini prend comme point de départ une notion apparentée à ce que la
linguistique appelle la „langue”. Comme la langue, l'espace étudié par cette sémiotique est toujours
conçu comme un système clos, suivant la théorie logico-mathématique des
ensembles. Une sémiotique du texte infini, cherche, en revanche, les
significations à l'intérieur de quelque chose comme un „langage”, qui est un
dispositif – toujours ouvert – de symbolisme.
Un dispositif infini ne fait
pas nécessairement système, mais il a des parcours. Donc, à la place d'une
superposition d'ensembles ou de langages hiérarchisée, il proposera des modules
en interface déhiérarchisée, à la manière des „Societies of Mind” dont parle M.
Minsky (1985). Plus loin, dans le présent travail, ces modules seront appelés
des „trames”.
Un signe, à l'intérieur d'un
système, a une valeur différentielle, et le système, à son tour, trouve sa
valeur différentielle à l'intérieur d'autres systèmes. En revanche, l'unité de
découpage dans le dispositif infini trouvera sa signification avant tout dans
sa propre condition d'„individuel qualitatif”, telle que, comme dit Peirce,
„elle est présente à l'esprit”. On peut appeler cette unité „figure”. Une
figure sera donc toute unité de découpage, à quelque niveau que ce soit, qui
conserve après son extraction ses propres caractères individuels. Pour cette
raison, à la place de toutes les subdivisions que la notion de système
linguistique a introduites (sens, référence, définition, force, code etc.) on
peut se permettre de ne retenir que la notion de „sémiosis” ou de référence,
par laquelle on entendra tout ce qui, dans une figure, est interprétable, à
quelque niveau que ce soit.
Parmi les caractéristiques de
la figure comme unité de la sémiotique esthétique, nous trouvons sa possibilité
non-linguistique, évoquée par N. Goodman (1969) d'être „dense” et „replète”. La
caractéristique de la densité consiste en l'absence d'articulation en
caractères différenciés formant un ensemble fini (il n'y a pas d'alphabet
pictural, par exemple). La réplétion est la caractéristique qui fait qu'il n'y
ait pas d'emblée des traits étrangers à la symbolisation (pas de système a
priori de pertinence). Les pages qui suivent constitueront un effort pour
situer l'originalité du deuxième versant (cognitivo-esthétique) de la
sémiotique.
On peut dire du sens de tout
fait signifiant ce que Saint Augustin disait de la notion du temps: nous
comprenons ce que c'est tant que nous n'avons pas à le dire. Dès qu'il s'agit
de le dire, les possibilités sont au nombre de quatre:
a) La tautologie. „La limite du
langage — disait Wittgenstein — se montre dans l'impossibilité de décrire le
fait qui correspond à une proposition (qui est sa traduction) sans, justement,
répéter la proposition.” (1980:10). Le degré zéro idéal de la description du
sens est donc la répétition, qui ne représente dans ce cas qu'une autre forme
de psittacisme.
b) La réduction formelle, qui
change les contours du fait et le prive de son individualité signifiante („un
opéra - disait G. B. Shaw – est toujours l'histoire d'un ténor qui aime un
soprano tandis qu'un baryton essaie de l'en empêcher”).
c) Le recours a des méthodes
topologiques, comme la théorie des catastrophes, lesquelles, sans constituer
des langages à proprement parler (donc sans ajouter du sémantisme) sont
beaucoup plus fines pour la description de l'individuel que tout autre système
formel, mais ne permettent pas d'aborder l'aspect non descriptif et conjectural
de l'interprétation.
d) L'emploi du langage
ordinaire, dont la fidélité sera toujours asymptotique, à la manière d'un
horizon, ou du Ground de Peirce, c'est-à-dire selon la fidélité propre aux
„airs de famille”. Cette dernière option n'est féconde que si l'on se sert du
langage ordinaire non pas en tant que glose, mais comme outil inférentiel.
La complémentarité des deux
dernières options constitue pour l'heure l'idéal d'un projet de sémiotique qui
s'émancipe finalement du dogme de la matrice saussurienne de toute
signification pour entrer dans le domaine du cognitif et de l'esthétique. Seul
le dernier volet sera abordé ici, car il paraît moins urgent de se pourvoir
d'un excellent outil descriptif que de présenter l'interprétation comme un
processus de solution de problèmes. D'où le caractère conjectural et
approximatif de la procédure et son recours plutôt à des maximes qu'à des
grammaires. Tout cela autorise le recours à l'appellatif plus simple de
„sémiotique abductive”.
Dans un certain sens, on
pourrait qualifier cette sémiotique de „triviale” ou
„faible”.
„Triviale” parce que, d'abord,
l'étymologie de cet adjectif fait penser aux carrefours où les choix des
parcours se multiplient. En suite, en référence indirecte au rnouvement
ternaire („tri-vial”) de la sémiosis de Peirce qu'elle tente d'adopter.
Finalement, parce que, par essence, une sémiotique considérée comme un jeu
infini, n'aspire pas à une formule terminale: on ne joue pas pour gagner, mais
pour continuer à jouer... On se souviendra, à ce propos, que pour Wittgenstein,
le langage – et la connaissance, de surcroît – n'est
pas un ensemble clos, mais un dispositif toujours amplifiable, qu'il
compare poétiquement aux villes anciennes, avec „des vieilles maisons et des
maisons récentes, avec des maisons comportant des annexes de différentes
époques; et cela, entouré d'un ensemble de quartiers nouveaux...” (1953: § 18).
Même dans sa très stricte théorie du „Tableau”, énoncée dans le Tractatus,
Wittgenstein concédait que les limites du monde, et partant du langage, sont
instables: si les faits ne changent pas, les limites du monde oui (1961: §
6.43). Voilà pourquoi il n'y a pas de regard éloigné par rapport au langage,
autrement dit, de métalangage: le langage ne peut renvoyer au langage qu'„indiciellement”,
en le montrant, en le prolongeant et en l'intégrant, pas en en sortant. Un
langage sur le langage, est un quartier nouveau à l'intérieur d'une ville
ancienne. En d'autres termes, „une description de la langue doit produire le
même effet que la lan-gue” (Wittgenstein, 1969: § 1.108).
„Faible”, parce que cette
sémiotique refuse les contours „durs” du formalisme absolu, qui laisse passer
par ses mailles la signification qu'il se propose de décrire. On n'atteint la
signification d'un fait que lorsque l'on maintient comme tels les contours
„flous” des notions qui le portent à la connaissance. Frege disait qu'une aire
qui n'est pas clairement délimitée n'est pas une aire du tout. À cela
Wittgenstein objectait avec une boutade très éloquente: imaginons les problèmes
que susciterait une consigne du type „arrête-toi ici” si au lieu de signifier
„plus ou moins ici” elle devait être interprétée avec une précision absolue...
(1953:§ 71 et 88).
Mais opter pour une sémiotique „faible” ne signifie pas se contenter
d'une épistémologie „molle”. En fin de compte, c'est surtout la démarche qui
revendique la prirnatie du „parcours” qui a plus que toute autre le droit,
selon l'étymologie du mot (hodós), à revendiquer une „méthodologie”.
I1 y a, en fait, dans toute
science un principe que l'on pourrait appeler le „principe de renoncement”, qui
dirait, globalement, que l'on ne peut jamais tenir tout à la fois. En
arithmétique, ce principe a été énoncé par le théorème de Gödel, selon lequel
dans tout système formel il faut choisir entre cohérence et complétude. En
mécanique quantique, on le trouve dans le principe de complémentarité, qui dit
qu'il est impossible de connaître en même temps la position d'une particule et
sa vitesse. Pour ce qui est des sciences de la signi-fication, le principe de
renoncement a été énonce par le mathématicien R. Thom en ces termes: „tout ce
qui est rigoureux est insignifiant”.
„Pour moi, - dit-il - le vrai
principe de complémentarité, qui domine toute notre activité intellectuelle
s'énonce: Tout ce qui est rigoureux est insignifiant. Hilbert avait bien vu,
dans son axiomatique de la géometrie, qu'on ne pouvait accéder à la pure
rigueur qu'en éliminant l'intuition, en privant les symboles de tout sens. En
refusant le formalisme pur, en exigeant l'intelligible, le futur esprit
scientifique va courir, de gaîté de coeur, le risque de l'erreur. Après tout,
mieux vaut un univers transparent à l'esprit, translucide, où le contour des
choses est un peu flou, qu'un univers aux certitudes précises, écrasantes et
incompréhensibles, comme l'est celui de la physique classique”. (1968:10)
Apparemment, Thom veut
appliquer ce principe à toute science, mais ce qui compte dans le cas présent,
c'est sa pertinence en sciences de la signification. Entre la rigueur absolue
et la signifiance de l'individuel, la sémiotique se doit de choisir la
signifiance.
3. La théorie de l'abduction
La technique méthodologique
proposée pour l'interprétation de l'individuel qualitatif sera ce type
d'inférence développé par Ch. S. Peirce sous le nom d'abduction.
Laissant pour le moment de côté
l'exemple tellement glosé de la boîte de haricots blancs, qui sert
d'introduction obligée à sa théorie, on peut dire, grosso modo que l'abduction
est l'activité inférentielle qui, une fois trouvé un phénomène „surprenant”,
cherche à convoquer ou à inventer une trame à l'intérieur de laquelle ce
phénomène serait, en quelque sorte, normalisable. Si elle constitue le point de
départ de toute science – c'est, selon Peirce, la forme logique de l'hypothèse
– on peut dire sans crainte de trahir l'auteur qu'elle est surtout la méthode
par excellence des sciences de la signification.
D'une certaine façon elle
constitue aussi le prolongement, vers la totalité de la nature et de la
culture, des implicitations que Grice attribue à la dynamique conversationnelle
et du „contrat” d'énonciation que Greimas présuppose à la base de tout
discours. Sa question fondamentale serait la suivante: „que faut-il „impliciter”
pour que ce phénomène d'apparence inattendue trouve une certaine normalisation
qui le rende intelligible?”
Si dans la sémiotique
descriptive prévalent les modèles de type „iconique”, puisqu'il s'agit de
produire un simulacre de la constitution de l'objet, l'épistémologie abductive
privilégie, sans la rendre exclusive, une modélisation de type „indiciel”, qui
consiste en la saturation d'une figure de base par la postulation de
différentes „trames”, dont quelques-unes (cf. plus loin les trames analogiques)
pourront, certes, faire appel à un certain iconisme.
Deux démarches sont donc à
prévoir dans la méthode abductive:
1) L'abduction de la „figure”,
que Peirce appelait „induction de ca-ractéres”, et qui consiste dans
l'individuation qualitative du phénomène observé. Si les objets dans un espace
font avant tout taxinomie, les caractères des objets, eux, font figure. Pour
cette première démarche, l'observation rninutieuse, le „flair” et le „goût” -
caractéristiques de toute activité esthétique - constituent des moments
indispensables - sans être les seuls - de la quête. II s'agit avant tout de
capter ce moment où, à l'intérieur d'un fait signifiant, le voisinage des
attentes se trouve brisé par la pointe „catastrophique” qui demande une sorte
d'identification et surtout une intellection.
2) L'abduction des „trames” qui
saturent ces figures pour former des constellations ou des modules de
connaissance de toutes sortes, depuis le module strictement syntaxique
jusqu'aux modules herméneutiques, suivant un parcours illimité de passerelles à
l'intérieur d'une aire fixée par la nature même de la figure. Ce deuxième pas
de la sémiotique abductive répond en écho aux exigences de Wittgenstein selon
lesquelles il est impossible de connaître une chose en dehors des „états de
choses”.
La sémiotique abductive est à
la fois un chapitre de philosophie et un art interprétatif. Mais dans son
origine, la théorie de l'abduction ne se lie pas explicitement aux problèmes
d'interprétation des faits signifiants tels qu'ils sont posés dans la mouvance
actuelle des études sémiotiques, en particulier de la sémiotique textuelle. II
est nécessaire donc de découvrir le pont qui permettra de passer de sa théorie
de l'hypothèse aux règles de l'interprétation textuelle. Au-trement on ne
cessera jamais d'appliquer les trichotomies de Peirce à des simples exercices
taxinomiques sans aucun intérêt interprétatif, et sa théorie abductive aux
activités des détectives de roman, pendant que, implicitement, on avoue leur
incapacité à „produire” des véritables interprétations d'un fait complexe.
Le pari de ce qui suit est de
montrer qu'il existe une véritable méthode de sémiotique abductive, qui se lie
très bien à certaines notions du domaine de l'intelligence artificielle ainsi
qu'à certains chapitres de la narratologie greimasienne, et qui détermine de
nouveaux rapports avec la philosophie.
a. L'origine de l'abduction
Le point de départ de l'idée
peircienne de l'abduction est dans l'af-firmation de l'origine qualitative de
toute science factuelle.
La distinction entre sciences
humaines et sciences de la nature est seconde par rapport à un noyau commun qui
les réunit en tant que sciences „factuelles”, opposés aux sciences simplement
déductives. II s'agit avant tout de l'explication d'un fait. Et tout fait,
avant de décider s'il sera traité comme un fait brut ou comme un fait
signifiant, du moment qu'il demande une explication, se présente comme une
énigme qualitative. L'élaboration de l'hypothèse constitue précisément ce
moment qualitatif de toute science.
Or, l'épistémologie
traditionnelle fait l'impasse de l'hypothèse comme activité logico-sémiotique
pour la réduire à un simple phénomène d'intuition. Pour Peirce, l'élaboration
de l'hypothèse est une instance éminemment inférentielle de la logique
épistémologique, bien qu'elle ne soit ni de nature déductive ni de nature
inductive, d'où la postulation d'un troisième type de raisonnement,
l'abduction. La déduction est une activité qui infère „syntaxiquement” les
résultats d'une norme connue. L'induction est une opération de confirmation
projective. Goodman a montré (1965) comment elle ne pourra jamais être
entièrement syntaxique, à cause des ambiguïtés logiques de l'implication. Quant
à l'abduction, elle est de nature prioritairement „sémantique”. Ce qui veut
dire que toute hypothèse, même dans les sciences les plus quantitatives, est le
produit a) d'une véritable inférence et non pas d'une simple intuition, b)
d'une inférence de nature qualitative, c) d'une activité authentiquement
sémiotique.
En effet, tout raisonnement a
pour Peirce les ingrédients indispensables de la sémiosis en général, à savoir
un élément premier, un élément second, et un élément troisième:
„Premier est le concept d'être
ou d'exister indépendamment de toute autre chose. Second est le concept d'être
en relation ou en réaction à quelque chose d'autre. Troisième est le concept de
la médiation, par laquelle un premier et un second sont mis en rapport” (6.32).
Raisonner c'est passer d'une
proposition à une autre par l'intermédiaire d'une troisième: c'est donc un acte
sémiotique. Dans un syllogisrne, ces trois catégories se combinent selon Peirce
avec trois moments de différente valeur pragmatique, qui sont: la règle, le cas
et le résultat.
Chaque type d'inférence se
distingue alors par la position dans l'algorithme de ces trois moments. En
tenant compte dans chaque inférence du poste investi par la conclusion, on
observe que: la déduction est l'inférence d'un résultat; l'induction est
l'inférence d'une règle, l'abduction est l'inférence d'un cas (la question de
l'universalité ou particularité des affirmations, celle de leur caractère
affirrnatif ou négatif, celle de l'ordre des prémisses, n'affectent pas cette
classification).
En général, une science sera
considérée comme plus exacte ou plus fiable en proportion à la force de son
pouvoir déductif, c'est-à-dire à sa capacité à anticiper ou de projeter des
phénomènes avec force de nécessité. Et lorsque les sciences humaines prennent
comme modèle le paradigme galiléen ou newtonien, c'est précisément dans les
voeux de pouvoir élargir le champ de leur déductibilité, leur capacité de
prévision.
Quant à l'induction, il s'agit
d'une inférence indispensable aux sciences expérimentales. Elle consiste dans
la vérification d'une règle par l'observation de cas supposés être des
résultats de la règle. Mais la liaison ascendante entre un cas et une règle ne
peut se faire de façon arbitraire. Comme les montrent les maximes de Stuart
Mill, il faut un certain degré de pertinence pour que la chaîne des cas puisse
confirmer, avec une certaine probabilité, une règle. La coïncidence, même
réitérée, d'une éclipse au Pérou et d'une peste en Europe a moins de
probabilités de repondre à une règle que la multiplication de rats sur place.
Pour éviter de tester toutes
les coïncidences, il faut partir d'une étude méticuleuse du cas en tant que
tel, pour trouver une certaine voie à la pertinence de la recherche. C'est là
que l'individuel a besoin d'être traité en ce qu'il a de qualitatif, et que le
„feeling” acquiert un certain statut en épistémologie: il s'agit de „saisir” un
fait individuel avant toute postulation d'un système; dans notre exemple, il
s'agira d'essayer de comprendre ce qui est caractéristique de la peste, avant
de pouvoir dire que l'itération de certaines coïncidences serait plus probante
que l'itération d'autres. C'est la place de l'hypothèse.
La nouveauté de Peirce consiste
à dire que l'hypothèse est, à son tour, un type d'inférence et non pas une
simple intuition, qu'il y a, donc, une véritable logique de la perception, bien
qu'il s'agisse d'une inférence presentant un degré encore moindre de
probabilité.
Selon Peirce, si la logique
ancienne ne connaissait pas l'abduction (bien que le terme soit d'origine
aristotélicienne), c'est parce qu'elle était conçue comme un art de passer d'un
concept à l'autre sur une base déjà donnée: celle du principe d'autorité
(„magister dixit” ). Plus tard, avec Descartes, on assiste à un déplacement du
principe d'autorité vers celui de l'innéisme des idées, mais dans les deux cas,
on fait économie du commencement: le point de départ est déjà donné, et on doit
seulement s'interroger sur la méthodologie du „passage”. Abandonner le principe
d'autorité et celui de l'innéisme, c'est se demander s'il n'y a pas une
démarche logique propre à la saisie de l'objet, inscrite dans l'acte même de
perception. Clarifier ce moment est l'oeuvre de l'abduction
b. Les ingrédients de l'abduction
La fonction d'une hypothèse
est, pour Peirce, de „rendre compte des faits, ou d'un quelconque parmi les
faits en question”. Elle doit prendre alors la forme suivante:
„On observe un fait surprenant
C;
Mais si A était vrai, C
s'expliquerait comme un fait normal;
Alors il est raisonnable de
soupçonner que A est vrai.” (5.189)
1) Le fait surprenant
Cela pourrait paraître une
lapalissade, mais il faut reconnaître avant tout que seul mérite une
explication ce qui apparait comme non-expliqué, comme hors-norme, comme une
rupture, comme un point de bifurcation à l'égard d'une ligne, comme un
„résultat” inattendu. II n'y a pas de science des évidences. Mais toute
irrégularité ne constitue pas nécessairement un fait de rupture
phénoménologique: il y a des irrégularités attendues et des régularités
inattendues: „Personne ne s'étonne - dit Peirce - du fait que les arbres d'une
forêt n'assument pas une disposition régulière, ni demande des explications
pour un tel fait” (7.189). En revanche, il y a des régularités inattendues qui
exigent une explication (la continuation de la chaleur estivale en automne, une
forêt constituée d'arbres entièrement égaux). Ce sont les ruptures, soit d'une
régularité, soit d'une irrégularité, qui appellent l'explication. Mais rupture
par rapport à quoi? Rupture par rapport à nos attentes, répond Peirce. Et c'est
là que se trouve l'essence de son pragmaticisme.
Lorsque Peirce oppose la notion
d'expectative à celle de régularité, on est tenté de rapprocher sa conception
de l'idée de stabilit topologique selon René Thom. Ce qu'il y a au départ c'est
une morphologie, c'est-à-dire quelque chose comme un spectacle homogène dans
lequel les variations sont admises dans la mesure où elles répondent à un
certain accord de voisinage. Dans l'exemple de Peirce, la différence des arbres
ne trouble pas l'unité morphologique de la forêt car le processus ne change pas
„l'apparence qualitative” du voisinage. Tout à coup on trouve un point de
rupture de voisinage, car la morphologie n'a pas la même apparence
qu'auparavant. Ce point de rupture est appelé par R. Thorn „point
catastrophique” ou „catastrophe”. L'expliquer c'est d'abord identifier et
situer la rupture, et ensuite rendre compte du nouveau voisinage qui s'y
origine.
2) La notion d'expectative
Nous avons vu que l'abduction
s'applique avant tout à un fait surprenant. En d'autres mots, à ce qui
contrarie nos „expectatives”.
La notion d'expectative peut
paraître psychologisante et subjective à outrance. Mais en fait, elle n'est que
„phénoménologique”. Pour Peirce, l'attente sémiotique n'appartient pas à la
psychologie individuelle, mais répond à la notion logique d'„habitude” qui
fonde toute idée de signification. La première maxime du pragmaticisme est que
„ce qu'une chose signifie est simplement l'habitude qu'elle comporte.” (5.400).
II n'y a donc de signification que pour le sujet, mais le sujet est de nature
logique et se définit par une série d'habitudes, appelées également
„croyances”. La croyance est le résultat de l'abduction primaire selon laquelle
il y a une affinité entre la connaissance et la vérité. Sans ce premier acte de
foi il n'y a pas de connaissance possible. La cruyance en tant qu'habitude cst
la forme logico-pragmatique de la vérité, et dire qu'il y a une signification
ontologique différente de la signification „quoad nos” est un non-sens.
3) L'abduction primaire ou
fondamentale
Expliquer, pour Peirce, n'est
pas satisfaire un trouble psychologique, ni ramener une chose à sa causalité
ontologique ou physique. II s'agit plutôt de l'application du principe de
„raison suffisante”, qui est logiquement premier par rapport au principe de
causalité. „Per rationem sufficientem - disait Wolff en résumant la position de
Leibnitz — intelligimus id, unde intelligitur, cur aliquid sit”.
On a accusé la formulation de
Wolff de confondre raison ontologique et raison gnoséologique. Mais c'est là
que devient important le principe majeur de la sémiotique pragmatique de
Peirce, selon lequel il n'y a pas de différence en logique entre être
tout-court et être connu. On n'explique qu'un phénomène, et un phenomene est
essentiellement quelque chose qui se fait présent à l'esprit.
Pour la même raison, il n'y a
pas de science possible sans la présup-position d'un certain „instinct de
vérité” qui met l'intellect en affinité avec l'être des choses. En termes
sémiotiques, on dit qu'il n'y a de connaissance d'un „phanéron” qu'à partir de
la position troisième d'„interprétant”.
En tant qu'hypothèse de départ,
cet „instinct” est déjà une abduction. Il s'agit d'une „abduction d'abduction”
ou, pour reprendre la terminologie d'U. Eco, d'une „méta-abduction”. Elle
consiste „à
décider si l'univers possible cerné par nos abductions de premier niveau
est le même univers de notre expérience” (Eco 1983:245). Ce qui veut dire que
toute abduction est implicitement enchâssée dans une autre, plus générale,
concernant les rapports entre la connaissance et le monde. La formulation
pourrait être la suivante: „si l'on accepte l'abduction comme ontologiquement
légitime, et si... alors le résul-tat que voici serait explicable”. Peirce
appelle ce principe: „abduc-tion fondamentale ou primaire „:
„A la base de tous ces
principes se trouve une abduction fondamentale et primaire. Une hypothèse que
nous devons assumer dès le début, étant donné que nous manquons de preuves à
son appui. Cette hypothèse est que les faits dont nous disposons peuvent être
rationalisés, et rationalisés par nous. [...] Nous sommes contraints à une
telle assomption, indépendamment d'une quelconque preuve de sa vérité. Animés
par cet espoir, nous pouvons procéder à la construction d'une
hypothèse”(7.219). [...].”... l'intellect humain est en affinité avec la
vérité, en ce sens qu'à travers un nombre fini de tentatives pour deviner on
tombera dans l'hypothèse correcte. [...] En somme, l'existence d'un instinct
naturel à la vérité est l'ultime planche de salut de la science „ (7.220).
Ainsi, la saisie qualitative
qui précède l'explication causale est certainement une opération qui compare le
phénomène avec les attentes de l'intellect, mais selon le principe de
l'„abduction primaire”, cela ne saurait s'opposer, à long terme, à la nature du
réel.
4) La nature de la norme
Toute science – qu'elle soit
des solides ou des textes – commence donc comme la trame d'un roman policier,
par un geste interprétatif en vue d'une explication.
I1 s'agit de porter à
l'intelligibilité un fait „surprenant” (un résultat inattendu). Devant ce
problème on peut assumer une double attitude: soit on fait appel à des causes
surnaturelles (si une bouteille de Coca me tombe sur la tête dans une forêt
vierge je pense que les dieux veulent me punir...) auquel cas on démissionne de
tout souci scientifique; soit on s'efforce de trouver une circonstance qui
rendrait ce fait „normal” (par exemple l'existence d'un véhicule aérien plus la
loi d'attraction terrestre). L'abduction est donc une forme d'intégration d'un
fait aberrant dans une trame normalisante. On essaie de convertir un résultat
en „cas” d'une „norme”. Lorsqu'un fait devient un „cas” il est en quelque façon
„typifié” et apaise l'entendement, momentanément troublé dans son habitude.
La norme recherchée n'est pas
nécessairement un système. Il lui suffit d'avoir la structure de la trame qui
lie deux faits. En réalité, jamais un fait n'explique un autre que s'il est
intégré dans un certain programrne, sans qu'il importe que ce programme soit
universel, particulier, contextuel ou imaginaire. C'est cette notion de trame
ou de programme plutôt que celle de loi que recouvre le terme „norme”. La
remarque est de grande importance, car elle poserait les bases d'un style
d'explication du qualitatif sans recours à la notion de système ni à celle de
métalangage.
Cette norme peut être de deux
sortes:
a) Soit elle correspond à une
trame connue d'avance: c'est le cas dans l'exemple des haricots: je vois des
haricots blancs, et je vois une boîte à moitié pleine qui contient des haricots
de la même couleur, alors je reconduis mentalement les haricots à la boîte.
b) Soit elle ne correspond à
rien de connu comme existant, mais d'en postuler l' existence rendrait
plausible la normalité du fait: dans mon premier exemple, sans jamais avoir
entendu parler d'avions ni de gravité, le fait de les postuler colmate
„raisonnablement” la brèche ouverte à l'intelligibilité par une bouteille qui
tombe du ciel en pleine forêt vierge. Ou, pour reprendre un autre exemple de
Peirce, „0n trouve des fossiles, quelque chose comme des restes de poissons,
mais en plein continent. Pour expliquer le phénomène, on suppose qu'à une
époque la mer baignait le territoire” (2.625).
On remarquera que cette
deuxième acception – la plus intéressante en sciences de la signification –
coïncide à peu près avec la définition que Wittgenstein, dans le Tractatus,
donnait de la signification d'une proposition: l'état de choses possible ou
réel qui rendrait cette proposition vraie.
La connaissance préalable
requise pour normaliser un résultat, est constituée par une certaine mémoire
passive des scénarios de différents types qui peuvent lier les fait entre eux.
Ces scénarios sont des structures, mais pas des systèmes totalisants. Cependant
l'abduction n'est pas seulement une mise en fonction du réservoir mnémonique:
elle est – comme le soulignent J. et M.B. Hintikka (1983:191) – une
cornbinaison de mémoire et d'intelligence créatrice, car la réponse peut se
trouver dans un scénario inédit, à créer, et non seulement dans un registre de
cas déjà établis. L'abduction appartient à la dynamique de l'apprentissage.
Expliquer, ce n'est pas trouver une loi universelle appliquée individuellement
(cela correspond à processus d'induction), mais trouver un scénario plausible
qui „normalise” le phénomène du point de vue cognitif.
c. La figure et la trame
Impliciternent, Peirce propose
deux pas successifs dans l'élaboration d'une inférence abductive. Si expliquer
un fait c'est l'incorporer dans une trame, pour pouvoir l'incorporer il faut
d'abord l'interpréter comme fait individuel. Je propose d'appeler le premier
pas: „abduction de la figure” et le deuxième: „abduction de la trame”. C'est
par ce double exercice que la sémiotique abductive s'écartera franchernent de
la sémiotique structurale à matrice lingui- stique, pour anticiper les notions,
respectivement, de „prototype” et de „frame” en intelligence artificielle.
4. L'abduction de la figure
Pour être en conditions
d'attribuer une normalisation conjecturale à un fait surprénant, il faut en
quelque sorte „identifier” au préalable l'originalit. de tel fait. Pour la
sémiotique structurale, un fait n'est, sémantiquement parlant, qu'une „valeur”
dans le système. On fait l'économie, ou peut-être on masque, l'interprétation
du phénomène individuel en tant que tel. L'essence de la sémiotique abductive
est avant tout là: un fait ne s'explique qu'une fois qu'on lui a attribué une
certaine interprétation.
En d'autres termes, la
sémiotique structurale part de l'établissement à priori (car dérivés de la
théorie) des „traits pertinents”. La sémiotique abductive, en revanche,
commence par une opération qui précède toute notion de pertinence. Les unités
ne se définissent pas seulement par découpage, car pour pouvoir justifier ce
découpage il est nécessaire d'observer les caractéristiques immanentes de
l'objet individuel, et décider ensuite à quelle structure il convient de le
référer.
a. La notion de „figure”
Le terme de „figure” n'est pas
de Peirce, mais il sert ici à remplacer celui de „signe” pour indiquer toute
unité de découpage dans laquelle le contenu individuel est retenu, et non pas
évacué au profit d'une place dans le système.
L'opération
d'abduction de la figure rejoint ainsi ce que Peirce appelle
l'„induction de caractères”. On remarquera que la notion de „caractère” est
étrangère à la sémantique structurale. Une structure ensembliste ordonne des
„éléments”, et les éléments font taxinomie. Mais avant de s'incorporer dans une
structure, et pour pouvoir justifier cette incorporation, une figure est une
constellation de caractères. Si les objets constituent des taxinomies, on dira
que les caractères déterminent un „voisinage”. Et c'est l'identification „ad
intra” de ce voisinage de caractères qui permettra, par la suite, de postuler
l'appartenance („ad extra” ) à une classe déterminée:
„On relève dans un objet
déterminé un ensemble de caractères apparte- nant à une certaine classe; de là
on fait l'inférence que tous les caractères de la classe appartiennent à
l'objet en question” (2.632).
La différence de l'„induction
de caractères” par rapport à l'induction tout court est que celle-ci procède
par énumération d'objets, tandis que les caractères ne s'additionnent pas mais
se configurent. Dans son propre langage, Peirce dira que l'induction
„classifie” tandis que l'abduction „explique” (2.636): c'est là que réside
l'essence „qualitative” de l'abduction.
De tout cela il résulte que si
l'abduction de la figure ou induction de caractères précède la théorie, la
composante déductive de cette première démarche sera pratiquement nulle. D'où
l'impossibilité d'élaborer une grammaire de la figure. La consigne, pour le
moment, est que tout peut fonctionner. II s'agit de solliciter l'objet dans
tous les méandres de sa réalité phénoménale, c'est-à-dire de scruter avec
obstination les conditions de son identité cognitive.
On parle d'identité cognitive
pour signaler que ce type de connaissance ne coïncide pas avec une
identification de type essentialiste ou normatif ni même avec une définition
linguistique. Car, comme disait Freud, les mots, considérés comme des unités
linguistiques, sont fermés tandis que les images de choses – et, dirons-nous,
les images des mots – sont ouvertes.
II s'agit donc, non pas de
déterminer „a parte ante” les critères théoriques de l'identification de
l'objet (les traits pertinents), mais de procéder à un fin travail, inférentiel
à sa manière, pour intégrer les caractères perçus dans une figure qui, dans un
deuxième temps, postulera une trame d'intégration dont ce fait constituera un
„cas”. L'affirmation „Socrate est un homme” (seconde prémisse du célèbre
syllogisme) est, malgré son apparence intuitive, le produit de toute une série
d'opérations de configuration de caractères observés.
Souvent l'abduction de la
figure fonctionne comme une anticipation tâtonnante de trames potentielles,
répondant au rythme selon lequel on enregistre les caractères. La logique de
l'opération ressemble selon Peirce, au „jeu des vingt questions”, dans lequel
l'un des joueurs pense à un objet et les autres doivent poser un maximum de
vingt questions auxquelles on doit pouvoir répondre par „oui” ou par „non”.
Bien évidemment, les points sont comptés, et gagne celui qui, ayant choisi des
questions stratégiquement orientées, atteint la réponse en économisant le plus
de questions. „Le secret de l'affaire réside dans la cautèle qui subdivise une
hypothèse dans ses minimes composants logiques et en risque un à la fois”
(7.220). Autrement dit, la première abduction est celle qui en remontant des
réponses, réussit à inférer les meilleurs questions.
Dans la pratique, je peux
commencer par choisir l'un des caractères observés. Ce choix sera guidé par un
certain soupçon quant à sa typicalità dans la figure, c'est-à-dire en flairant
qu'il est au centre d'un nouveau voisinage morphologique. J'essaie en suite de
trouver la catégorie qui définit ce caractère, pour l'ériger en principe
provisoire de norrnalisation du phénomène tout entier. Dès que je trouve des
caractères en contradiction avec ce type de normalisation, je passe à une
abduction seconde, susceptible d'intégrer les deux caractères ou série de
caractères en apparence disparates. À la fin, j'arriverai à une abduction
englobante, qui sera la trame à l'intérieur de laquelle le phénomène apparaîtra
comme un „cas”. Peirce donne une exemple, un peu perfide mais très éloquent, de
ce type d'opération:
„Les transports e.n commun sont
des laboratoires bien connus de modé-les spéculatifs. Enfermés là dedans, sans
rien à faire, on commence à examiner les gens d'en face et à chercher des
biographies qui leur aillent bien. J'observe une femme dans la quarantaine. Son
apparence est si sinistre qu'il est difficile d'en trouver une pareille parmi
un millier, presque à la limite du démentiel,
mais avec une mine d'amabilité que peu de gens, même dans son sexe,
peuvent obtenir par simple commande. En outre, deux vilains plis anx côtés des
lèvres serrées révèlent des années de discipline sévère. Ajoutez. une
expression de servilité et d'hypocrisie trop abjecte pour une domestique,
tandis qu'apparait une éducation de bas niveau, quoique en rien commune,
combinée à un goût pour s'habiîler ni grossier ni voyant, sans avoir rien de
distingué. Tout cela montre une évidente familiarité avec quelque chose de
supérieur, qui va au-delà du simple contact entre une femme de ménage et sa
maîtresse. Tout cela, bien qu'à première vue on n'en soit pas frappé, apparait
à un examen plus attentif vraiment insolite. Notre théorie déclare que dans ce
cas une explication se fait nécessaire, et je ne met pas longtemps à deviner
que la femme est une ancienne nonne” (7.196).
La première observation qu'on
peut faire à la lecture de cet exemple est que l'abduction mise en oeuvre n'est
pas de celles qui consistent dans la recherche d'une trame (ad extra) mais
appartient à la classe d'abductions dont le but est de trouver une
configuration de caractères (ad intra). II s'agit de trouver un principe
unificateur de détails dont l'appartenance n'est pas évidente pour
l'expectative habituelle.
La seconde observation est que
dans ce type d'opération on ne cherche nullement une définition de type
essentiel, mais la simple caractérisation d'un prototype, comme lorsqu'on
identifie un soixante-huitard à sa barbe ou qu'on dit qu'il y a des lunettes de
libraire ou d'anarchiste.
En troisième lieu, on
remarquera dans le paragraphe cité l'abondance de particules adversatives du
type „mais”, „cependant”, „quoique” etc, qui signalent à chaque passage qu'un
caractère particulier a suscité l'abduction d'une certaine catégorie, laquelle
est immédiatement mise en cause par le caractère suivant, ce qui commande le
passage à une nouvelle abduction susceptible de fournir une configuration
intégratrice des deux caractères; et ainsi de suite jusqu'à l'abduction
finalement adoptée. A chaque fois, l'hypothèse de voisinage se voit
partiellement frustrée. Par exemple, une simple folle n'a pas cette expression
de sincère amabilité, une simple bonne n'a pas cet air de contact avec un monde
supérieur; il pourrait s'agir d'une religieuse, mais ses habits n'y
correspondent pas. Reste la probabilité qu'elle soit une ancienne religieuse,
et dans ce cas tous les caractères trouveraient une configuration adéquate.
La quatrième observation
concerne le caractère non-péremptoire de la conclusion: elle garantit une
compréhension du fait, mais ne vérifie pas: „La déduction - écrit Peirce -
prouve que quelque chose doit être; l'induction montre que quelque chose est
réellement opératoire; l'abduction suggère simplement que quelque chose peut
être” (5.171)
b. Figure et typicalité
Devant une expectative
frustrée, la tâche consiste donc à „fournir une proposition laquelle, si l'on
avait su qu'elle est vraie avant que le phénomène ne se soit présenté, aurait
rendu le phénomène prévisible, si non avec certitude, du moins avec une
certaine probabilité: autrement dit, elle rend le phénomène rationnel, en fait
une conséquence logique, nécessaire ou probable” (7.192)
Remarquons que Peirce demande
une „proposition” et non pas né-cessairement une „règle”. L'individuel peut
s'expliquer par l'individuel, à condition qu'il existe une trame
d'articulation: une médiation.
Cette remarque nous mène à
proposer une analogie entre la sémantique de la figure et la notion de
„prototype” proposée en psychologie cognitive, notamment par Eleanor Rosch, et
dont se servent actuellement certaines recherches en intelligence artificielle.
On peut aisément observer qu'il
existe un consensus tacite pour ce qui est des associations mentales lors de
l'émergence d'une figure ou d'un mot. Les théories classiques de la définition
prétendent que ce consensus est une sorte de „montée” vers le tronc (l'oximore
est dans le référent) de l'arbre de Porphyre, par un itinéraire obligatoirement
binaire.
Or, notre connaissance
ordinaire fonctionne rarement comme le prétendent ces théories (cf. Eco 1985).
Souvent elle descend vers un échantillon, d'autres fois il rnonte d'un ou
plusieurs paliers ou mélange des niveaux et des branches, en retenant ici le „proprium”
et là d'autres conditions tout-à-fait „accidentelles”, mais jamais prises en
abstrait: toujours centrées autour d'un objet qui sert d'échantillon.
L'exemple classique est celui
du mot „oiseau”. Dans aucun cas, selon les tests réalisés, la notion courante
d'oiseau n'est reliée par les individus à une définition déductive ni même
„scientifique”. En général on associe le mot à un certain „type” d'oiseau -
l'hirondelle, par exemple - sans que pour autant ses caractéristiques soient
comptabilisées comme des „traits pertinents”. II s'agit plutôt d'une question
de voisinage: on décide que l'hirondelle occupe le milieu d'une concentration
de cercles, à l'extérieur de laquelle on place ce qui n'est sûrement pas un
oiseau. Entre le centre et la périphérie se placent, par ordre décroissant,
d'autres figures qui, comparées à l'hirondelle, on associe moins immédiatement
à l'idée d'oiseau (la chouette, le canard, par ex.), jusqu'aux cas les plus
intéressants, qui sont ceux qui se situent à la frontière: l'autruche, ...le
pingouin?
„Les catégories - écrit E.
Rosch - ne sont pas - comme le laissent entendre maintes traditions de pensée
en philosophie, psychologie, linguistique et anthropologie - des entités
logiques, délimitées, l'appartenance auxquelles serait définie par la
possession d'un simple ensemble donné de traits déterminants, et pour
lesquelles toutes les instances possédant les traits déterminants auraient un
total et égal degré d'appartenance. Il s'agit plutôt du fait que plusieurs
catégories naturelles sont structurées intérieurement autour d'un prototype
(les cas les plus remarquables, les meilleurs exemples) de la catégorie, avec
des membres nonprototypiques qui tendent par ordre décroissant des meilleurs
exemples jusqu'aux moins bons”
(1977:218).
D'après les tests réalisés on
constate que la tendance intuitive générale est de situer les prototypes de
différents domaines sur un même palier d'inclusion (comme s'il y avait un
niveau de normalisation des représentations), qui n'est ni le plus vaste ni le
plus étroit de la taxinomie. Il existe un „basic level” qui est celui des
prototypes, qui a ses „superordonnées” et ses „subordonnées”. Ainsi, s'agissant
de voir quel mot représente plus un ensemble de caractères, dans la taxinomie
suivante: meuble-chaise-rocking chair, ce sera „chaise” qui sera choisi.
On voit que la théorie
cognitive des prototypes rejoint la notion wittgensteinienne d'„air de
famille”. Un air de famille se perçoit plus qu'il ne se définit, et il
cristallise autour d'objets représentatifs.
Cette conception appelle un
certain nombre de remarques de grande importance pour ce qui est de la théorie
et de la méthodologie sémiotiques.
1) La notion de „prototype”
s'oppose à celle d'„archétype”, car au lieu de postuler un positionnement vers
les niveaux plus hauts d'inclusion, elle se maintient dans le niveau du
concret, refusant ainsi les objets idéaux et les hiérarchies de langage. À la
différence des archétypes qui peuvent être conçus comme des modèles
diagrammatiques, les prototypes configurent des modèles sémantiquement
„saturés” (indiciels).
2) Le prototype est ce qui
„représente le mieux” une catégorie donnée, sans préjuger du nombre et de la
pertinence des traits qui le caractérisent. Le rapport sémantique d'un mot à sa
signification, identifié à un parcours vers le prototype, ressemble plus à un
phénomène de „résonance” entre deux diapasons qu'au modèle „moléculaire” d'un
noyau sémique entouré de classèmes.
3) Puisque le nombre et l'ordre
des traits pertinents n'est pas donné a priori, la représentation de la
signification apparait dans la théorie des prototypes plus comme un „parcours
instable” entre différents noyaux d'un filet que comme une structure statique
d'embranchements de catégories.
4) Si l'on accepte ce point de
vue, on acceptera également un principe que l'ésthetique et les sémiotiques
non-linguistiques ont adopté depuis toujours, mais que les sémioticiens du
discours langagier ne semblent pas prendre suffisamment en considération: qu'on
peut signifier le singulier par le singulier et non seulement par des concepts
abstraits ou par des catègories des prédicables. L'interprétant, selon Peirce,
n'appartient pas nécessairement à un autre niveau que l'objet et que le
representamen.
5) S'il est vrai que le
prototype n'appartient pas à „la langue”, on ne peut pas dire sans réserves
qu'il appartient à l'encyclopédie. Car l'encyclopédie comprend également les
modules „forts”, scientifiques et juridiques, des définitions, des
„désignateurs rigides”, tandis que le prototype ne regarde qu'un module
„faible”, phénoménologique, d'habitude et d'usage. Précisons.
a) Le prototype ne se plie pas
aux modules „scientifiques”: que l'on arrive à démontrer que l'eau que nous
connaissons a un .quilibre moléculaire différent de celui que nous donnent les
formules chimiques, cela ne changera pas la signification du terme „eau”, ni
les connotations de l'objet auquel ce terme fait référence.
b) Le prototype ne se plie pas
aux modules „juridiques”. Ceux-ci ne sont ni nécessaires ni suffisants. Ils ne
sont pas nécessaires: un novice peut réaliser le prototype du moine, sans tenir
compte du fait qu'il n'a pas encore émis ses voeux religieux. Ils ne sont pas
suffisants: on peut reprendre pour illustrer cette affirmation, un exemple
évoque par Patrizia Violi (1982). Nous savons tous qu'une veuve est une femme
qui a perdu son mari; cependant, pour la notion pragmatique que nous avons du
concept de veuve, que dire du cas d'une femme qui a divorcé deux fois et tué
son troisième mari? Elle constitue un cas limite, juridiquement elle est veuve,
mais elle ne rejoint pratiquement plus les connotations affectives de „femme à
plaindre” qui cristallisent dans le prototype de la veuve. Les traits
juridiques de l'encyclopédie n'etaient pas suffisants pour la détermination du
prototype.
6) Ce qui est difficile à
établir dans une théorie des prototypes est le degré de standardisation des
références. Pour E. Rosch, cette standardisation est „forte”, car le résultat
de ses tests donnent un même type d'association pour tous les sujets, et c'est
précisément ce détail qui lui permet de parler de prototypes. Cependant, en
observant l'apprentissage individuel du langage, on pourrait se contenter de
dire, à l'instar de D. Sperber dans sa théorie du symbolisme (1974), que le
prototype est communautaire en tant qu'espace à parcourir (l'„air de famille”),
mais que le parcours lui-même est inaliénablement individuel.
Ces réserves étant faites, on
peut assimiler l'abduction de la figure à la détermination des conditions de
connaissance prototypale. Elle consistera à convoquer les traits observés comme
des symptômes de configurations alternatives, jusqu'à ce que l'on trouve celle
qui rendra compte, de la façon la plus plausible, de la normalisation des
traits „surprenants”.
C'est seulement à partir de
cette première opération que l'on pourra ébaucher des hypothèses de
„pertinence”, qu'on sera autorisé à négliger certains traits, et que commencera
la prévisibilité de la trame. Dans l'exemple de Peirce, tant que je n'avais pas
réuni les traits observés autour du prototype de l'ancienne religieuse, tout
avait la même valeur. Désormais, on est autorisé à écarter, dans la prévision
des trames, celles qui ne concernent, par exemple, que la vie d'une servante.
5. L'abduction de la trame
a. La notion de „trame”
À l'abduction de la figure
succède l'abduction de la trame. À l'infor-mation exhaustive succède le soucis
d'intégration cohérente. C'est le passage de l'enquête aux présomptions, ou des
symptômes au diagnostique.
La première caractéristique de
la figure est d'être une organisation de caractères. Sa deuxième
caractèristique est celle de n'exister qu'en constellation. De là surgit la
notion de „trame”. La trame est à la figure ce que la structure est au signe.
Elle est le pendant „faible” de la notion „forte” de système, et privilégie
l'organisation „locale” à l'organisation „totale”.
La notion de trame a des
connotations narratives. En l'adoptant, on garde une certaine continuité avec
ce véritable coup de génie abductif de Greimas, qui a fait adopter,
implicitement du moins, le récit comme prototype de toute forme de discours.
„Trame” serait donc, en premier
lieu, le terme unique choisi pour désigner toutes les différentes organisations
que Greimas propose comme base de la structuration du récit: schémas
actantiels, structures narratives, configurations discursives, parcours
figuratifs. Cette économie lexicale permet d'éviter les obstacles présentes par
le reste de dichotomie qui perdure dans ce type de classification, entre un
niveau narratif et un niveau discursif, comme si la figurativité dépendait de
la „matière” (linguistique dans ce cas) dans lequel la narrativité s'actualise.
On rejoindrait ainsi le niveau cognitivo-esthétique de toutes ces instances. En
second lieu, et au-delà des phénomènes typiquement narratifs, „trame” est tout
principe de normalisation à quelque niveau que ce soit. Le terme traduirait
ainsi indistinctement, „schema”, „frame”, „script” et „plan”, cet ensemble
d'expressions anglaises employées dans les études de représentation des
connaissances appliquées à l'intelligence artificielle:
En intelligence artificielle,
ces différents termes ne sont nullernent des synonymes, et représentent en
quelque sorte l'évolution qu'ont suivie les différents programmes de traitement
automatique de connaissances.
1) Le terme „schema”, proposé
déjà par F. C. Bartlett en 1932, a été vite abandonné à cause de son manque de
spécificité, au bénéfice d'autres notions plus immédiatement opérationnelles.
Le principe de base reste cependant acquis: la connaissance de l'individuel est
tributaire du fonctionnement de la mémoire, qui procède par emboîtements; dans
la pratique, lorsque l'on doit charger la mémoire d'une machine susceptible de
traiter des connaissances, ce n'est pas une liste de notions qu'il est
nécessaire de fournir, mais une organisation de données répondant à différents
domaines de la connaissance. En termes wittgensteiniens, il n'y a pas de
connaissance des choses sans les „états de choses”: ceux-ci constituent la
charpente du monde.
2) Le concept de „frame”,
proposé notamment par M. Minsky (1977), renvoie à un réseau de données
représentant une situation stéréotypée. Chaque fois que l'on se trouve devant
une situation inédite, on convoque de notre mémoire une structure susceptible
de donner à cette situation une assise mentale adéquate, et le cas échéant, on
produit les modifications nécessaires (l'analogie, par exemple) pour réussir
cette intégration. Une „frame” se présente comme une structure dotée de points
et des relations. Chaque point est un poste à remplir par une certaine valeur.
Il y a des valeurs indispensables et des valeurs circonstancielles qui
contribuent à l'identification de chaque situation. Il ne s'agit pas de
catégories sémantiques mais des signes de reconnaissance tout-à-fait
pragmatiques.
Les frames se regroupent en
„systèmes de frames”, de nature dynamique, dans lesquels celles-ci s'intègrent
selon leur angle de considération de l'objet. Par exemple, lors de la
contemplation d'une sculpture, l'observateur se déplace et transforme les
frames qui configurent le système de l'objet, de façon à intégrer à chaque fois
les éléments nouvellement perçus. Autrement dit, la frame permet en même temps
de visualiser et d'imaginer, c'est-à-dire de suppléer à ce qu'on n'observe pas,
au moyen de ce que Minsky appelle les „assignations par défaut”. Dans toute
machine à comprendre il y a donc un dispositif tendant à réussir par tous les
moyens l'interprétation d'une situation. Une phrase „a-grammaticale” peut,
selon cette théorie, trouver dans certains cas une frame adéquate qui lui
permet d'engendrer une image.
Dans la captation d'un
discours, Minsky distingue:
a) Les „syntactic frames”, qui
contiennent les conventions grammaticales de l'interprétation.
b) Les „semantic frames”,
c'est-à-dire un réseau de qualificateurs et de relations concernant les
participants, les instruments, les trajectoires et les stratégies, les buts,
les conséquences et les effets latéraux.
c) Les „thematic frames”, qui
sont des scénarios concernant des thèmes, des activités, des portraits, des
rnontages.
d) Les „narrative frames”, ou
formes schématiques d'histoires typiques, d'explications et d'arguments
(focalisation, intrigue, dénouement, etc).
3) Le „script” (R. Schank et R.
Abelson 1977) ou „scénario” (Minsky 1977), est un type particulier de „frame”.
C'est une „structure qui décrit un séquence appropriée d'événements dans un
contexte particulier” [...] „une séquence d'actions prédéterminée, stéréotypée,
qui définit une situation déjà bien connue. Un script est, en fait, une petite
histoire bien ennuyeuse qu'on connaît par coeur. Les scripts permettent de
faire référence à des objets qui apparaissent pour la première fois comme s'ils
avaient déjà été mentionnés.” (Schank et Abelson 1977:422). En d'autres terrnes,
c'est grâce à ce livret implicite de scènes typiques, qu'un discours peut
commencer paradoxalement par une particule anaphorique: „La serveuse”... dans
un scène qui se passe dans un restaurant.
Cette idée a permis à l'équipe
de Schank de charger la mémoire d'un système avec toutes les données typiques,
par exemple, d'une scène de restaurant ou d'une agence de voyage, en spécifiant
en même temps en langage formel le type sémantique („semantic primitives” ) des
actions décrites en langue naturelle et en lui fournissant un dispositif
inférentiel permettant des condensations et des saturations en relation au
script. Le résultat est que le programrne peut soit réaliser des résumés a
partir d'un texte prolixe, soit saturer les trous d'un texte laconique.
Autrement dit, c'est un dispositif qui apprend à l'ordinateur en même temps des
parcours sensés de mémoire et d'oubli.
4) Quant à la notion de „plan”,
elle accentue un aspect indispensable à tout script qui est la possibilité de
colmater les brèches d'une histoire en anticipant l'intention de ses acteurs.
Elle concerne également le dispositif qu'on met en route lorsque la mémoire ne
possède pas un script déterminé pour interpréter l'énonce de façon standard.
L'opération principale concernant le „plan” consiste en ce que H. Clark (1977)
appelle le „bridging”, c'est à dire le pont inférentiel qu'un interlocuteur
doit franchir pour comprendre une phrase qui ne dit pas tout ou qui dit tout
autre chose que ce qu'elle „veut dire”. Par exemple dans la phrase: „John est
mort hier. L'assassin n'a pas encore été trouvé” (Clark 1977: 417), ou dans
l'exemple suivant de Schank: „John voulait être roi, il alla se procurer de
l'arsenic”. Dans l'élucidation de l'opération de bridging, Clark s'appuie sur
le „principe de coopération” de Grice, mais en employant une terminologie
proche de celle avec laquelle Greimas définit le „contrat” énonciatif: en
acceptant d'interpréter votre message, j'implicite que vous vous êtes engagé à
prononcer un discours sensé.
Bien entendu, le panorama que
je viens de présenter est par trop succinct. Mais il permet de proposer,
néanmoins, quelques idées de rapprochement.
a) En premier lieu, l'ensemble
de ces notions implique au départ un choix théorique qui est très proche d'une
intuition greimasienne, selon laquelle les dispositifs d'énonciation et
d'interprétation des énoncés dans la vie ordinaire obéissent au même type de
stratégie observée à l'intérieur des récits. Autrement dit, le récit fournit
non seulement un corpus à l'étude, mais également un modèle à l'interprétation
du monde. Par exemple, l'idée de „contrat”, et de „faire interprétatif” qui est
interne aux structures narratives, répercute hors dès frontières du récit,
comme type de relation entre énonciateur et énonciataire.
b) Cependant, Greimas prend
l'option de distinguer des paliers assez différents que ceux proposés par les
théories d'intelligence artificielle. Notamment il attribue la dimension
„figurative” moins à des parcours stéréotypés de connaissance qu'à une façon de
fonctionner du matériel linguistique en tant que langage. D'autre part les
structures narratives se présentent plutôt comme des simulacres formels d'une
organisation objective stable, concernant tout type de transformation, tandis
que les scripts constituent des vrais „fragments” discursifs. Le pont me
paraît, cependant, facile à franchir. Il suffirait d'établir une base commune
selon laquelle la racine de toutes les formes sémiotiques est unitairement
„cognitive”, mais s'actualisant dans la mémoire sous la forme de véritables
trames figuratives à caractère à la fois dense et stéréotype. Ce trait d'union
entre les deux conceptions peut être formulé de la façon suivante: „les schémas
nécessaires pour la compréhension du langage sont identiques aux schémas
employés pour la compréhension du monde qui nous entoure et les motivations des
actions humaines” (Judith Green 1986:45)
c) Tout n'est pas résolu pour
autant, dans la mesure où là où Greimas propose la construction d'un simulacre
schématis, les théories cognitives proposent une opération de remplissage („bridging”
). En d'autres termes, on trouve ici confrontés le choix de modèles de nature
iconico-diagrammatiques (Greimas) et celui de modèles de type indiciaire. Les
frames et les scripts fonctionnent sur le plan des macro-structures le rôle que
jouent les prototypes sur le plan des figures particulières. Elles servent à
interpréter des situations particulières au moyen de fragments de particulier.
Le tardif essor, dans le courant greimasien, de l'étude des „motifs” comble une
ancienne lacune concernant la pertinence du facteur „mémoire” dans l'activité
interprétative.
d) La notion de „trame”, qui
recouvre ici toutes les organisations mentionnées, englobe d'une certaine façon
aussi celle de „système” lorsque celle-ci est applicable. C'est dans ce sens
que Minsky parlera de trames de type „syntaxique” et „grammatical”, aussi
importantes que les trames de caractère encyclopédique ou pragmatique. Une
autre trouvaille de la théorie de Minsky est celle de distinguer des trames
spécifiquement narratives, qui ne coïncident pas avec les scénarios ni avec les
structures narratives de Greimas, dans la mesure où elles concernent la
mémorisation non pas de „situations” type, mais des „formes” type de raconter
des histoires, autrement dit des stratégies spécifiquement énonciatives.
b. Typologie des trames
Les théories cognitives qui
s'appliquent de façon trop immédiate à la construction de systèmes
automatiques, négligent souvent un aspect de l'interprétation des énoncés qui
est pourtant capital chez les humains. II s'agit des trames de suppléance,
c'est-à-dire du travail typiquement abductif que doit faire l'esprit pour faire
entrer dans une configuration une individualité trop aberrante. La difficulté
que présentent ces types de trames pour être intégrées dans les systèmes
provient en général de deux facteurs. En premier lieu, la complication du
mécanisme requis. En second lieu, la marge d'arbitraire qu'elles comportent.
L'interprétation humaine, cependant, ne peut pas se passer de ce type
d'opération, qui est à la base même de toute création et de toute explication
de signification.
Selon leur nature, les trames que l'on peut prévoir dans l'organisation d'un discours sont les suivantes:
ì
fermées
Trames =
í
ì
habituelles
î ouvertes
í
ì
analogiques
î non-habituelles
í créatrices
î
instables
1. Premier niveau: trames fermées / ouvertes
La première grande division est
celle qui distingue les trames „fermées” des trames „ouvertes”. a) Les trames
fermées sont a priori et déterminent la charpente formelle (les structures
proprement dites) de tout discours, y compris les discours à dominance
pragmatique: structures logiques, actantielles et grammaticales en général. b)
Avec elles s'entretissent les trames ouvertes. À la différence des structures,
les trames ouvertes sont a posteriori, car ce ne sont pas elles qui donnent
naissance – par découpage dans le système – aux figures, mais doivent être
„découvertes” à partir des caractères internes de celles-ci. Leur nature n'est
pas entièrement formelle, mais plutôt circonstancielle, modale, encyclopédique
ou stratégique. Ces sont particulièrement les trames de ce second type qui font
appel à un véritable travail sémiotique, car elles ne peuvent être élucidées
autrement que par abduction.
2. Deuxième niveau: trames
ouvertes habituelles / inhabituelles
Les trames ouvertes peuvent
etre à leur tour de deux sortes: habituelles ou inhabituelles. a) Les trames
„habituelles” reçoivent ici leur appellation du fait que, pour Peirce,
„habituel” est ce qui s'accorde aux attentes de l'esprit[ii].
Bien qu'elles soient a posteriori, l'opération adéquate qui les détermine est
de simple convocation presque spontanée (par exemple la figure „dessert”
convoque habituellement la trame du repas). b) Les trames „inhabituelles” sont
celles qui, en revanche, demandent des opérations plus complexes, la
convocation immédiate étant devenue infructueuse. C'est là que se met à
l'oeuvre le besoin entêté de la raison pour trouver, malgré tout, une voie
d'intégration, pour inattendue que soit la figure qui lui fait face.
3. Troisième niveau: trames
inhabituelles analogiques / créatrices /
instables
Selon le degré de difficulté
que présente l'intégration d'une figure non habituelle, l'abduction peut donner
naissance à trois nouveaux types de trames:
a) Les trames analogiques.
Lorsque un énoncé ou une situation ne trouve pas dans la mémoire un canevas
disponible auquel s'accrocher, le mécanisme inférentiel commence par se doubler
d'un dispositif d'analogie, qui cherche dans d'autres trames, déjà mémorisées,
un principe d'intelligibilité par „airs de famille” ou par „résonance”. La
résonance consiste dans la création d'un espace vibratoire mixte lorsque de
deux diapasons rapprochés, l'un d'eux met l'autre en vibration: le résultat
n'est pas la réduction du régime vibratoire de l'un dans le régime vibratoire
de l'autre, mais l'émergence d'un nouveau système vibratoire qui dérive de
cette proximité (R. Thom 1974:200). La relation d'un signe à son interprétant
est souvent plus facilement élucidable selon le modèle de la résonance que
selon le modèle de la représentation ou de la traduction.
C'est ainsi que l'on peut
interpréter ce que les sémioticiens appellent des „lectures”. Par exemple, au
Moyen Age, les quatre composants de l'anthropologie – corps, âme, esprit,
société – permettaient de prévoir quatre sens dans l'interprétation des
Écritures Saintes. Un autre exemple serait la „lecture psychanalytique” d'un
texte. Les „lectures” sont des travaux d'interprétation où l'on emprunte à des
trames analogues, elles aussi saturées, les éléments pour structurer une
configuration. La plausibilité du choix n'a pas moins de chances que n'importe
quelle autre procédure d'abduction, à condition qu'on n'en oublie pas l'origine
analogique.
On n'insistera jamais assez sur
l'importance de l'abduction analogique, car un système cognitif qui ne serait
doté que d'une mémoire de données et d'un mécanisme inférentiel mais manquerait
d'un dispositif d'analogie, ne pourrait atteindre le stade de „production” de
la signification.
b) Les trames créatrices. Le
dispositif humain d'interprétation comprend également la possibilité de prendre
un phénomène aberrant comme point de départ pour une trame inédite. Cette
possibilité provient de l'expansion que l'on peut donner aux virtualités
non-évidentes d'une figure. Le résultat est du type de ce que les logiciens
appellent un „monde possible”, c'est-à-dire régi par d'autres principes de
normalité que ceux qui configurent notre mémoire encyclopédique. En général,
les changements de paradigmes scientifiques procèdent par l'invention de ce
type de trame.
c) Les trames instables. II est
des cas où la figure focalisée se refuse à toute intégration définitive. Cela
arrive souvent dans les textes poétiques et c'est un phénomène qui coïncide
avec la notion générale de symbolisme (Sperber 1974). Alors la trame qui se
crée est celle précisément des allées et venues de la faculté interprétatrice
qui ne trouve pas de convocation encyclopédique stabilisante. Un nouveau
mécanisme se déclenche, qui sera celui de l'„évocation”. Il prend comme point
de départ la focalisation de l'insatisfaction elle-même et la convertit en
guide pour un itinéraire d'associations potentielle-ment sans fin. Cela incite
à l'exploration de certains aspects de la figure qui jusqu'alors avaient été
jugés non-pertinents, comme celui de sa propre consistance matérielle;
autrement dit, on change de perspective, en transformant en une „représentation
comme” (Goodman 1986) ou en un „faire comme” (Brandt 1987) une représentation
ou un faire qu'on considérait spontanément comme transitifs.
Il arrive cependant que la
fréquentation réitérée du phénomène, quoi qu'instable, finisse par privilégier
certains parcours, sans qu'ils ne soient jamais définitivement satisfaisants.
C'est un cas de ce que R. Thom (1974:202) appelle la „résonance floue”:
„l'absence de signification
d'un texte n'est jamais totale: il se forme toujours des résonances plus ou
moins floues, plus ou moins fluctuantes, mais qui ne peuvent attacher l'esprit;
cette indécision fréquente dans certains textes poétiques permet à l'esprit
d'être plus sensible à l'aspect proprement sensoriel, phonétique du texte,
aspect habituellement réprimé par l'attraction du sens dans le langage
ordinaire. Il n'est pas impossible qu'un message initialement peu signifiant le
devienne de plus en plus par répétition, par un phénomène de mémoire ou de
facilitation analogue à la sensibilisation observée dans les faits
d'anaphylaxie” .
C'est ainsi que l'on peut
arriver à affirmer que la véritable référence d'une oeuvre poétique est
précisément le parcours instable d'évocation qu'elle déclenche chez
l'interprète.
c. Les dispositifs de l'abduction
En résumé, toute méthode de
traitement sémiotique d'une organisation signifiante doit se pourvoir:
1) d'une mémoire de prototypes,
2) d'une mémoire de trames de
toute sorte, depuis la trame simplement grammaticale, en passant par les trames
de situation, jusqu'aux trames d'énonciation, qui permettent l'intégration des
figures dans toutes les directions possibles,
3) d'un mécanisme d'inférences,
primordialement abductif, qui opère le „bridging” entre les figures et les
situations d'une part et leurs prototypes et leurs trames d'un autre,
4) d'un dispositif d'analogie,
qui doit permettre l'abduction des trames d'emprunt, susceptibles d'élucider
par résonance l'émergence de figures qui frustrent toute attente,
5) d'un dispositif abducteur de
trames créatrices,
6) d'un dispositif symbolique
d'évocation.
6. L'abduction textuelle
Dans le domaine des sciences de
la nature, l'abduction est un pas préalable à la démarche inductivo-déductive.
Elle correspond à la construction de l'hypothèse. Notre postulat est que,
lorsqu'il s'agit des sciences de la signification, la méthode reste
intégralement abductive, car il s'agit de garder le plus intact possible
l'„à-peu-près” des „fuzzy sets” qui constituent le presque-objet de la
sémiotique.
Prenons un texte. Si du point
de vue du langage il s'agit d'une unité rigoureusement close, du point de vue
cognitif il s'agit d'une configuration ouverte. Ne retenir de lui que ce qui
renvoie au système – fût-ce narratif – c'est sacrifier sa nature thématique au
profit de ses conditions paradigmatiques, réduire son monde à sa grammaire. Or,
n'oublions pas qu'une grammaire est toujours tautologique.
Si l'on prend, en revanche,
l'option esthétique ou cognitive, celle qui renvoie le livre au monde et non
pas le monde au livre, la méthode abductive s'impose et tout ce qui a été dit
dans les paragraphes précédents – sur la figure et sur la trame, notamment –
devient applicable, donc, au texte. Voyons sous quelles conditions.
a. La figure textuelle
La première tentation à éviter
serait de partir d'une postulation théorique de la nature du texte choisi.
Dire, par exemple, qu'un récit sera nécessairement subsumé dans toutes ses
figurations par la grammaire narrative a les avantages de toute démarche
déductive, mais peut constituer une attitude mutilante. Un récit peut également
être un poème, une investigation, une argumentation, et rien ne permet de dire
à priori que ce ne sera pas un jeu de rimes qui lui donnera son angle de
configuration le plus plausible[iii].
Le premier regard apporté au
texte doit donc être nécessairement myope, pour éviter de ne donner à la figure
qu'une valeur contextuelle. La figure est individualisable, et elle a des
caractéristiques qualitatives qui peuvent être observées en elles-mêmes, comme
les cendres du tabac laissées sur le lieu du crime. II s'agit donc de focaliser
convenablement l'individualité qualitative de l'objet, et la „faille” qui le
constitue en objet „à expliquer”.
On doit commencer par assumer
le texte comme un fait „extraordinaire”, car autrement il n'aurait pas besoin
d'être expliqué. En d'autres termes, le fait que quelque chose soit dit ou
écrit, change le voisinage du silence, et revêt automatiquement les allures
d'une catastrophe, au sens topologique du terme. Toute chose que l'on raconte
doit valoir la peine d'être racontée, on „implicite” qu'il ne s'agit pas d'une
„banalité”. Sans ce préjugé, il n'y a pas d'abduction possible.
Pour bien réussir cette
première enquête, tous les détails sont à observer, de quelque magnitude qu'ils
soient, toujours avec la même méticulosité. À un certain moment, on trouvera un
trait (lexical, narratif, sonore, que sais-je) qui posera problème et c'est ce
trait qui – devenu de ce fait „caractère” - donnera l'orientation de
l'abduction à suivre. On le choisira comme prototype éventuel des unités
textuelles. En d'autres termes, on fera le pari que ce caractère dévoilera la
„norme exceptionnelle” (si l'on permet cet oximore) constitutive du texte tout
entier. Au cas où la recherche serait infructueuse, on prendra un trait au
hasard, mais le processus de vérification risque dans ce cas de devenir trop
long. II ne s'agit donc pas de réduire les significations à des catégories
abstraites, mais d'expliquer l'individuel par l'individuel, selon le principe
d'analogie large qui est à la base de l'idée de prototype: plutôt que de
proposer des simulacres diagrammatiques, saturer une figure à partir de
certains caractères.
Deux cas peuvent alors se
présenter. Soit l'abduction se révèle opératoire, et j'arrive à saturer les
instances du texte à partir du choix du prototype, soit mon hypothèse échoue.
Dans ce cas la figure que j'aurais choisie peut toutefois me permettre de
percevoir l'individualité du texte comme „geste de difference” par rapport à ce
choix, et je peux à partir de là procéder à un redressernent orienté.
Cependant, dans aucun des deux cas on n'arrivera à une formule finale qu'on
serait autorisé à prendre pour „l'explication” du texte, mais on aura réussi un
acte interprétatif premier, qui est constitue par la totalité des pas du
parcours effectué.
b. La trame textuelle
Le pas suivant est constitué
par l'abduction des différentes trames qui organisent les figures du texte. La
trame est un principe d'articulation enchâssable. Ce qui signifie qu'une
organisation sémiotique est susceptible de subir plusieurs traitements selon
les différentes instances d'articulation, et ces instances ne disposent pas
d'une hiérarchie préétablie.
N'oublions pas que ces trames
peuvent être de toutes sortes: il y en a qui répondent à un système stricte de
type phonologique, d'autres sont stéréotypes comme les trames narratives ou
pragmatiques; il y a des trames linguistiques et des trames encyclopédiques;
quelques-unes sont plus denses que d'autres comme les trames idéologiques. Ces
trames fonctionnent comme des modules en interface, en ce sens que, bien que
leur organisation interne réponde à des principes de nature différente, elles
établissent entre elles un réseau fort com-pliqué d'interdépendance, les
critères des unes servant parfois à décider des ambiguïtés des autres. Pas une
seule parmi elles ne peut cependant être déclarée à priori plus pertinente que
le reste.
Mais il y a une trame, que l'on
peut appeler „textuelle”, qui représente un cas à part, car elle enchâsse
toutes les autres.
Une caractéristique de la trame
textuelle est de ne pas être néces-sairement de la même nature que celles des
discours qu'elle subsume. Elle ne résulte pas non plus de leur juxtaposition ou
de leur „addition”: une particule minime, un titre, peut constituer l'élément
qui déclenche l'abduction de la trame textuelle.
La trame textuelle représente
une sorte de limite. Non pas qu'elle soit la dernière (il y a aussi une
articulation ad extra du texte en tant que figure complexe qui peut subir un
traitement sémiotique), mais elle constitue une certaine frontière qui, par
l'effet de la clôture, fixe l'extension d'un territoire.
Une autre caractéristique est
que bien souvent la trame textuelle est de nature „créative”. C'est-à-dire
qu'il y a beaucoup moins de „stéréotypes” de textes que des stéréotypes de
discours.
Au demeurant, tout ce qui a été
dit sur l'abduction de la trame en général, s'applique également à la trame
textuelle.
c. Existe-t-il une grammaire abductive?
Un habitué des complexités des
grammaires sémiotiques de tous genres pourrait trouver, en lisant les pages qui
précèdent, que, à la différence de la sémiotique à inspiration linguistique, la
sémiotique abductive manquerait d'une méthode sérieusement charpentée. II ne
faut pas pourtant que l'on s'y méprenne. Les frontières „floues” du quasi-objet
sémiotique („quasi-objet” car il n'existe pas sans le concours sémantique du
geste interprétant, qui ne peut se passer de la langue naturelle), postulent
une méthode flexible mais non pas „molle”.
II n'en reste pas moins que la
méthode abductive proposée par Peirce exclut, par nature, la constitution d'une
graimmaire (à moins que l'on se réfère à la notion large du terme, assumée par
le Moyen Age et reprise par Wittgenstein (1969) et par V. Descombes (1983),
lorsqu'ils parlent de „grammaire philosophique”). Mais cela n'enlève rien aux
exigences de précision et aux difficultés de la recherche. Les règles du jazz
sont aussi strictes que celles de la rnusique classique, bien qu'elles aient
moins recours à la partition. Comparé à la complexité des règles du jeu
d'échecs, la simplicité des règles du „go” font penser à un jeu d'enfant, mais
une fois que l'on s'y engage on est surpris par les exigences de la stratégie.
Si la sémiotique est une science, elle ne peut être qu'une science du
conjectural.
Pour ce qui est de la
stratégie, Peirce se contente de donner trois consignes relativement simples:
„1. Avant de faire les
observations aptes à prouver la vérité, l'hypothèse doit être clairement
proposée comme une interrogation. Autrement dit, on doit chercher à voir quels
seraient les résultats des prévisions liées à l'assomption de l'hypothèse.
2. Et pour observer les
similitudes et dissimilitudes, on doit prendre les prévisions à soumettre au
banc d'essai de la vérification au hasard, sans privilégier le genre de
prévisions pour lequel l'hypothèse paraît notoirement adaptée.
3. II est nécessaire de prendre
note honnêtement, non seulement des réussites, mais aussi des échecs des
prévisions. Toute la procédure doit être loyale et impartiale.” (2.634)
La première consigne pose les
bases d'une nouvelle logique qui est celle du couple question-réponse.
L'abduction est un raisonnement arborescent qui va d'une conclusion à une série
de prémisses alternatives. Mais le point de départ absolu n'est pas constitué
par les prémisses, mais par les questions – également alternatives – auxquelles
les prémisses son censées répondre. La différence entre la logique de
l'inférence traditionnelle et la logique interrogative, est que celle-ci
implique le dialogue entre deux actants dont l'un, celui qui demande, ne
connaît pas le contenu de la réponse qui est dans la tête du second, si bien
que l'orientation de la question est déjà un exercice stratégique. Autrement
dit, la question inclut nécessairement des inférences tacites.
Une autre implication de la
logique interrogative de l'abduction est que question et réponse se font dans
un même langage. Le modèle dialogique du couple question-réponse est bien
différent de celui du modèle hiérarchique langage-objet / métalangage...
La deuxième consigne est
corollaire de ce qui vient d'être dit. Puisque le premier but de l'abduction
est de trouver les questions économiques et pertinentes, je ne suis autorisé à
aucune abstraction qui ôte de mon champ de recherche un certain type de
question. Comme dans l'art du diagnostique, l'abduction fait appel à la
maîtrise du „coup d'oeil”. Elle constitue ce moment de la science où
l'imagination joue un rôle primordial.
La troisième consigne renvoie
irnplicitement à la logique du test des erreurs et des réussites. La logique
dialogale de l'abduction exige une stratégie d'aller-retour. Cela provoque
l'émergence d'un nouveau type de modèle qui doit tenir cornpte de l'interaction
entre module interprétant et module interprété à l'intérieur d'un même langage.
Ces modèles interactifs sont
appelés par G. G. Granger (1967, 1976, 1988) „modèles cybernétiques”, par
analogie avec les machines asservies. Un appareil cybernétique a comme
caractéristique de superposer au réseau de communication d'énergie un réseau
transportant de l'information circulant dans les deux sens; cette information
va d'abord de la source à la cible, laquelle renvoie, pratiquement sans
décalage temporaire, un message retour concernant l'adéquation ou la distorsion
du signal et de l'information, et permet ainsi une série de corrections et
d'adaptations entre les deux pôles.
Ainsi, les modèles qui traitent
un objet signifiant ne peuvent pas correspondre aux simulacres diagrammatiques,
forcément désémantisés. Ils comportent une nécessaire „boucle de régulation”
(Granger 1976) qui est non seulement légitime, mais indispensable. La
sémantique de l'objet interprété et celle de l'interprétant s'influencent et
corrigent mutuellement.
Le projet des trois chapitres
qui suivent sera de conjuguer trois façons dont la philosophie accueille dans
son programme une dimension sémiotique. Le premier traitera de l'approche
sémiotique du discours philosophique. Le deuxième, des racines sémiotiques de
toute ontologie, et le troisième répondra au voeu de rafraîchir les idées
classiques autour du rapport entre l'herméneutique et la sémiotique.
7. Sémiotique et textualité philosophique
a. L'ordre des raisons
Voltaire disait de la
philosophie de Descartes qu'elle était faite comme un roman, où tout paraît
vraisemblable et rien n'est vrai. Derrière ce sarcasme pointe une observation
assez juste. En effet, Descartes a inauguré une façon de concevoir la
philosophie non plus comme une scrutation fondamentale du réel, mais comme une
méthode pour sonder la façon dont ce réel devient intelligible. La „ratio
cognoscendi” supplante chez lui la „ratio essendi” des an-ciens.
Mais c'est surtout Kant qui
consacrera le primat philosophique de la „ratio cognoscendi” . Dans deux
articles mémorables (1923a, 1923b) qui précédaient la notion peircienne de
l'„instinct” naturel à la vérité, Kant élabore une théorie du „besoin de la
raison”[iv]
ou „foi rationnelle” qui serait à la base de toute possibilité d'affirmation
des êtres. Selon lui, aucune connaissance n'est possible si elle ne correspond
pas aux attentes qui orientent la pensée de son intérieur. De même que
l'orientation dans l'espace (la reconnaissance des points cardinaux) n'est
possible que sur la base de notre perception interne de la droite et de la
gauche, de même la raison a - disons - des raisons que la perception n'a pas.
Celles-ci non seulement filtrent ce qui peut être agréé comme existant dans le
monde, mais en même temps permettent le développement de „conjectures” (Muthmaβungen)5
sur ce qui, bien que non actuellement démontrable, est rationnellement
„prévisible” même en dehors du monde objectif[v].
On ose alors dire que la
philosophie est en quelque sorte fictionnelle, car ce qui compte pour elle
c'est moins l'ordre des êtres que la trame conceptuelle („l'ordre des raisons”)
qui rend les êtres pensables.
Cet accent mis sur la trame a
permis de dégager la notion, corrélative, de „textualité philosophique”. M.
Gueroult a essayé d'appliquer à Descartes lui-même ce changement d'optique,
anticipant ainsi, en 1953, ce qu'on appelle aujourd'hui le traitement
sémiotique d'un texte de philosophie. Mais ce bouleversement cartésien est en
fait applicable rétrospectivement à toute la philosophie, car si l'on peut
postuler pour le réel une certaine charpente ontologique, les plans que l'on en
tire ne seront jamais que ceux des diverses architectures de la „pensée du
monde”. La remarque de Voltaire peut dès lors se généraliser: toute philosophie
est de nature interprétative, car sa validité dépend moins de la vérité
référentielle de ses énoncés, que du pouvoir élucidant de sa trame.
Ces trames peuvent être
appelées argumentatives, à condition que l'on entende par là des parcours
d'intellection plutôt qu'une technique de démonstration. Car elles se servent
de moyens de validation qui, quoique toujours rationnels, ne sont pas
nécessairement de nature démonstrative. La „textualité philosophique” est
précisément ce principe architectonique qui oriente les figures de pensée selon
une trame qui les rend acceptables. La notion de textualité retient non
seulement l'ordonnancement des raisons ou les conditions d'intelligibilité des
faits, mais également la façon dont cet ordre affecte le langage qui le porte.
La philosophie se construit en
langage naturel. De ce point de vue, un texte philosophique fonctionne à la
base comme n'importe quel discours, avec la dose nécessaire de „flou” propre
aux figures du langage ordinaire. Sa compréhension passe par toutes les
contraintes d'interprétation du langage. En conséquence, ce qui est typiquement
philosophique sera déterminé par la forme seconde selon laquelle ces figures
sont recatégorisées et structurées en trames conceptuelles.
b. Vers uns typologie des „notions”
Si le propre de la sémiotique
est de s'occuper de la structuration des figures de la connaissance
(linguistiques, narratives, esthétiques, argumentatives, etc.) tout texte
philosophique, en tant qu'interprétation du monde comme totalité, est déjà une
activité essentiellement sémiotique, et le traitement qu'il postule sera
nécessairernent de la même nature, à la fois sémiotique et philosophique. Car
sémiotique et philosophie ont en commun le fait de ne pas supporter des niveaux
„méta” ou „seconds”.
Pour départager les différentes
aires de la connaissance, ainsi que pour situer l'applicabilité de la
sémiotique, l'illustration qui suit prendra une voie devenue familière en
philosophie analytique. Malgré leur apparence, ces considérations ne
s'appliquent pas à l'étude de différents types de „langage”, rnais à celle de
différents types de „notions”: leur visée ne sera donc pas linguistique mais
cognitive.
Soit les trois listes lexicales
que voici:
1) „jeu”, „dessert”, „bon”,
„ciel”, „rouge”, „désirer”;
2) „neutron”, „hexaèdre”,
„hérésie”, „dièse”, „métonymie”, „déflation”;
3) „donc”, „signifie”, „objet”,
„vrai”, „théorie”, „identique”.
Selon leur nature, les trames
que l'on peut prévoir dans l'organisation d'un discours sont les suivantes:
1. Les termes
de la première liste (a) ont comme caractéristique de pouvoir être employés
avant d'être définis. Les règles de leur usage s'induisent de leurs
applications concrètes, et il est possible de passer toute une vie à les
employer correctement sans en connaître la définition exacte ou sans arriver à
en trouver une (que l'on pense, par exernple, aux débats sur ce qu'est l'amour,
ou aux tentatives de Wittgenstein pour définir ce qu'est un jeu). Mais il
importe de ne pas se tromper de point de vue: ce ne pas que ces termes soient
polysémiques (la signification du mot „jeu” est en fin de comptes assez
univoque). C'est la notion qu'ils comportent qui est de nature complexe. Si
nous employons et nommons sans difficulté de telles notions et si difficilement
nous arrivons à les définir, c'est parce que leur apprentissage se fait par
approximations prototypiques, en implicitant des valeurs „par défaut” ou
suivant des „airs de famille”. Par exemple, l'on sait que jeu est quelque chose
de commun entre les échecs, les cartes, le football, etc...
2. En revanche,
les termes de la deuxième liste ont besoin d'être définis avant l'emploi et ne
se comprennent que par rapport à une théorie qui les forge ou les redéfinit
axiomatiquement, c'est-à-dire a priori.
On peut dire que la
connaissance postulée par la première liste est de type „pragmatique” (à ne pas
confondre avec „empirique”), tandis que pour la deuxième elle sera „théorique”.
Toutes les notions théoriques ne sont pas nécessairement „scientifiques” (la
musique possède une théorie sans être pour autant une science), mais en
principe il n'y a pas de science sans ce second type de notions.
Une science naît d'un geste qui
découpe la réalité en unités théoriques appelées objets. Ceux-ci se déterminent
par relation, à l'intérieur d'un système clos, et disposent d'une liste limitée
de traits pertinents qui leur confèrent une définition univoque. Cette
définition équivaudra donc au poste que ces unités occupent dans la
distribution du système. Tout ce qui n'appartient pas au système est écarté.
L'avantage logique d'une telle option est de pouvoir privilégier les inférences
déductives, qui sont les seules à pourvoir un degré plausible de certitude.
La perplexité de la sémiotique
consiste en ceci, qu'elle se donne comme tâche de décrire tout ce qui peut
servir pour signifier - en particulier les figures de notre connaissance
pragmatique: récits, conversations, oeuvres d'art, qui sont aussi complexes que
notre capacité de vivre de telles situations - et qu'en même temps elle aspire
à se définir comme science, c'est-à-dire à se baser sur des systèmes clos, sur
des postulats et des listes de traits pertinents. Le risque en est que, en
devenant un système théorique (ce qui est justifié) la sémiotique prenne comme
également théorique l'expérience humaine, et attribue aux significations
pragmatiques des définitions déductives.
L'idéal de la sémiotique dite
„structurale” est précisément de pouvoir saisir toute signification à partir
d'un effet de différences à l'interieur d'un système, c'est-à-dire par
abstraction de traits pertinents. D'une certaine façon „déduire” le sens en
forme rigoureuse. Or, lorsque cette rigueur s'applique à des énoncés de type
théorique, le résultat est hautement satisfaisant. Dans le cas des énoncés de
type pragmatique, en revanche, la rigueur devient réduction stérilisante, car
elle laisse passer à travers les mailles de la pertinence cela précisément
qu'elle voulait retenir. Il faut donc élargir la notion de science, pour
permettre à celle-ci de traiter, au prix d'une perte dans l'exactitude, la
nature qualitative des faits de signification. La méthode appropriée ne peut
être alors qu'abductive.
3. Mais il y a
également les notions du troisième type, qui interviennent dans des énoncés
tant pragmatiques que théoriques, sans pour autant appartenir à aucune des deux
classes. Des expressions comme celles qui appartiennent à la troisième liste
existent dans toute science, sans qu'il n'en révienne à aucune la tâche de les
définir. Le langage ordinaire en fait également usage, et avec les mêmes
acceptions que le langage théorique, mais leur apprentissage ne procède pas par
prototypes pragmatiques. On pourrait dire que ces termes sont „transcendants”
si l'on n'entend par là que le fait qu'ils „voyagent”. Dans une certaine mesure
ils constituent le réseau de base qui nous permet tout simplement de parler des
autres choses, tant pragmatiquement que théoriquement. Ils configurent quelque
chose comine les règles du jeu de tout langage possible. C'est aussi grâce à
eux que les notions se configurent en architectures de pensée.
Définir les notions du type 3)
est tâche philosophique. Dire que la philosophie ne possède ni faits ni objets
propres, c'est dire qu'il n'existe nulle condition spécifiquement philosophique
qui puisse être extraite sur la base d'une liste de traits pertinents.
Autrement dit, la philosophie n'est pas une autre forme théorique de découper
la réalité en faits ou en objets proprement philosophiques. Elle définit plutôt
„ce qu'est” un fait ou un objet. Si les sciences jouent à l'intérieur des
limites qu'elles se fixent, on peut dire, en empruntant la formule à J. Carse,
que la philosophie joue „avec” les limites.
Pour ce jeu nécessairement
infini la philosophie dispose au départ du seul usage ordinaire (pragmatique ou
théorique) du langage. Son paradoxe consiste à avoir à définir avec du langage
le cadre conceptuel qui explique les conditions mêmes de tout langage. Le
résultat est que les fondements deviennent ainsi des phénomènes, et la
philosophie se mue en sémiotique (cf. paragraphe suivant).
Intervient alors une deuxième
opération qui sauve l'originalité de la philosophie: la métaphorisation des
notions de base. En général, cette métaphorisation prend la forme d'un
mécanisme rhétorique appelé „catachrèse”. II consiste à attribuer un nom déjà
employé dans un certain domaine à une notion qui n'a pas de nom propre, comme
lorsqu'on attribue des „pieds” à la table, des „feuilles” au papier ou des
„ailes” à l'avion.
Mais une fois désenclavé de son
usage ordinaire, le langage ne perd pas pour autant sa forte tendance
référentielle. Il forgera alors des mondes fictifs à l'intérieur desquels les
notions transcendantes fonctionnent comme des quasiobjets („substance”,
„accident”, „sujet” etc.). Le risque - dénoncé par Kant, Wittgenstein et la
philosophie analytique - est d'oublier que de telles notions procèdent d'un
simple déplacement de termes en vue d'explorer un processus, et que, par
conséquent, elles ne sont ni des notions onto-pragmatiques ni des termes
théoriques d'un système.
c. La textualité philosophique
Analyser comment procède la
philosophie dans la construction de son propre langage peut aider à
reconsidérer ses relations avec la sémiotique. Voici un exercice appliqué à un
des textes fondateurs de la philosophie occidentale. Au commencement du livre
Gamma de la Métaphysique, Aristote écrit:
„Puisque nous cherchons les
principes et les causes les plus élevées, il est clair qu'il faut qu'ils
appartiennent à une certaine réalité (physis) en tant que telle” (IV, 1003a,
25).
Cette formule contient un
double mécanisme. En premier lieu, il est aisé de découvrir la catachrèse sur
laquelle elle se fonde: il s'agit du terme „physis”. En effet, tout au long des
livres A et B, Aristote n'a pas cessé d'insister sur l'idée que rien de tout ce
que lui-même a désigné auparavant comme „physis” ne saurait être considéré
„principe”. Cela veut dire que si, arrivé là, il emploie ce terme, c'est tout
simplement parce qu'il n'y en a pas d'autre, mais il ne désignera nullement une
chose naturelle, fût-ce une idée ou un dieu. Voilà pourquoi, par la suite,
Aristote dira que ce principe - l'être - peut s'appliquer de multiples
manières.
En second lieu, on peut
observer dans ce raisonnement un cas exemplaire d'abduction philosophique.
C'est-à-dire que l'existence de ce siège de principes et de causes les plus
hautes n'est démontrée ni par déduction ni par induction. En fait elle n'est
point démontrée du tout. Il s'est agi simplement de trouver ou d'inventer une
trame probable qui permette de penser le problème à l'intérieur d'un cadre qui
lui serve de principe normalisateur („il est clair qu'il faut qu'ils
appartiennent...”).
Rappelons une fois de plus la
forme canonique de l'abduction selon Peirce: Un fait surprenant - qu'on
appellera C - étant donné, si A (une proposition) était vrai, C s'expliquerait
comme un cas normalisé. Dans le texte d'Aristote il ne s'agit nullement de
démontrer que A (dans ce cas une „physis” spéciale, siège des principes) est
vrai, mais de concevoir ce qui convertirait la quête des principes et des
causes les plus hautes en quelque chose de pensable. C'est cela qui fera dire à
Peirce que les constructions conceptuelles de la philosophie „ne se basaient
guère sur des faits observés, mais ont été adoptées parce que leurs
propositions fondamentales paraissaient „agréables à la raison”.” (5.382)
Par cette expression (agreable to reason ), Peirce entend „non pas ce
qui s'accorde avec l'expérience mais ce que nous sommes enclins à croire.”
(Ibid.)
Contrairement aux sciences, la
philosophie n'a donc pas d'objets propres, mais est une construction
conceptuelle destinée à rendre intelligible la pensée des phénomènes naturels.
Elle ne démontre pas des faits, mais propose des voies d'interprétation
(=signification). Ainsi, par exemple les dites „preuves” de l'existence de Dieu
de S. Thomas, ne sont destinées à convaincre aucun incrédule ni à produire des
démonstrations universelles. Ce sont des „voies” d'intelligibilité qui
procèdent par abduction: établir une trame à l'intérieur de laquelle les
énigmes du monde trouvent une élucidation dans le Dieu des croyants.
Voilà pourquoi on parlera de
„textualité philosophique”, car l'essence de la philosophie n'est pas faite
d'objets rnais de trames. Texture et trame sont des synonymes. Un tissu n'est
jamais vrai ou faux, il est ou n'est pas réussi.
Certes, les discours
pragmatique et théorique (dans le cas hypothétique ou l'on pourrait en trouver
à l'état pur) sont eux aussi des réseaux de trames, tant il est vrai que les
„choses” sont inconcevables en dehors des „états-de-choses”. Mais la valeur
significative et véridictionnelle de la trame est différente dans chaque cas.
Dans le cas du discours
pragmatique, à la base des trames plus pertinentes il y a des figures denses,
dont la signification ne dépend pas de leur position dans la trame actualisée
(les choses sont indépendantes d'un état-de-choses particulier, dira
Wittgenstein, car elles se déterminent à l'égard de tous les états possibles).
Pour la même raison, la vérification d'un énoncé isolé est, dans ces cas,
relativement possible.
Dans les discours théoriques,
la valeur des figures est uniquement dépendante de la trame qui les crée. C'est
en ce sens que l'on dit que les discours théoriques sont de nature syntaxique.
La vérité, dans ce cas, est interne à la théorie qui fonde les figures.
Le cas du discours
philosophique est plus complexe. D'une part ses figures sont d'origine
métaphorique ou catachrétique, c'est-à-dire que le lexique de base de la
philosophie est déjà le fruit d'une opération de transgression conceptuelle qui
conserve cependant la mémoire de l'usage primitif. D'autre part, les trames
d'intégration désenclavent définitivement la référentialité première des
notions, pour créer des mondes de pure intelligibilité. Ceux-ci consistent,
selon J. J. Derrida, en „syntaxes de métaphores”. Dès lors la vérifica-tion de
leurs énoncés sera également de nature à la fois métaphorique et syntaxique, ce
qui veut dire que son champ de vérification ne sera ni empirique ni théorique,
mais textuel. En d'autres termes, jamais un énoncé philosophique, pris
individuellement, n'aura une valeur de vérité, ni même un sens généralisable,
car pour saisir sa pertinence il faut anticiper le monde (le „jeu”) qui lui
sert de trame. Mais à la différence des énoncés théoriques, cette même trame
est fonction des catachrèses originantes. On ne jugera pas de la valeur d'un
énoncé philosophique sur la base d'une quelconque correspondance avec
l'observable, pas plus que sur sa simple intégration syntaxique dans le système
comme les énoncés purement théoriques. La trame philosophique est destinée à
orienter les figures nées de la transgression du réel, vers une élucidation de
la pensée du reél lui-même: c'est cela son sens et sa relative valeur de
vérité.
d. Le traitement sémiotique des notions
non-philosophiques
Tout cela permet de revenir sur
le traiternent sémiotique des discours en général, et de la textualité
philosophique en particulier. La tâche de la sémiotique consiste en la double
opération de „reconnaissance des figures” et d'„abduction des trames” qui
intègrent celles-ci. Dans cette partie nous aborderons succinctement
l'application de ce double exercice sémiotique aux discours non-philosophiques
(à dominance théorique ou pragmatique), tandis que le point suivant sera
consacré au traitement sémiotique des trames et des figures du discours
philosophique.
1) Le traitement sémiotique
d'un discours à dominance théorique est relativement simple, dans la mesure où
les trames de base n'y sont pas dérivées mais postulées, et leur seule
postulation détermine déjà la reconnaissance des figures par déduction du
système. C'est le seul cas où, le sens s'identifiant à une valeur de découpage,
l'analyse peut être entièrement „structurale” sans dénaturer le discours
traité. Mais étant donné que tout formalisme devenu discours possède non
seulement des règles de constitution mais également des règles de dérivation,
des procédures décisionnelles et de stratégies argumentatives, d'autres trames
interféreront avec la trame constitutive. Ces trames ne seront pas postulées ni
nécessairement fermées, et auront besoin d'un traitement semblable à celui que
l'on accorde aux trames du discours pragmatique.
2) Devant un discours à
dominance pragmatique, la sémiotique ne peut pas commencer, en revanche, par la
proposition d'une trame, car ses figures ont, par hypothèse une mémoire interne
indépendante, quelques-unes étant même, par rapport à la trame, de nature
matricielle. Leur mémoire est organisée, non pas comme une taxinomie d'objets,
mais comme une constellation de caractères.
a) La première opération
consistera donc au choix abductif de la figure qui peut fonctionner comme
matrice, et à la convocation de ses caractères, suivant le fil qui les conduit
à reconnaître la figure comme fait qualitatif. Cette „reconnaissance” sera
toujours une approximation concentrique et conjecturale. C'est-à-dire qu'il
s'agit de l'identification qualitative d'une notion par l'étude de ses
„symptômes”, comme dans le cas de la détection d'une maladie ou de
l'identification d'une proie par les traces laissées sur le sol. C'est
l'„induction de caractères”, dont parle Peirce et possède selon lui une grande
composante d'arbitraire et de flair. Le fait qu'il faille traiter ces
caractères comme des „symptômes” et non pas comme des „traits pertinents”
provient de ce que les notions pragmatiques ne comportent pas de composants
essentiels, mais fonctionnent comme des organisations conjecturales de critères
de reconnaissance. Les symptômes sont des caractères conjonctivement suffisants
et disjonctivement nécessaires à la circonscription d'un phénomène donné.
b) La seconde opération,
l'„abduction des trames”, consiste à trouver les „états-de-choses” dans
lesquels les figures s'actualisent. On pourrait également parler de
„structures” si ce terme n'était pas employé surtout pour désigner les
organisations formels des systèmes clos. Le terme „trame” est plus global (une
structure est un type de trame) et inclut toutes sortes d'organisations, à
n'importe quel niveau, sans besoin que celles-ci soit ni abstraites ni fermées.
Nous avons vu que certains types de trames sont fermés et conviennent à la
description des structures grammaticales, logiques, ou actantielles (admettant
un traitement dit „structural”), d'autres sont ouverts et correspondent
davantage à la forme pragmatique d'organisation de la connaissance ou aux
dispositifs de communication, de narration, de conversation ou de persuasion.
L'opération de détection des
trames pragmatiques est essentiellement abductive. Il s'agit de conjecturer,
partant de l'observation d'un fait surprenant les organisations appropriées qui
convertissent ce fait en „cas” normalisé, apaisant ainsi l'instabilité
passagère de l'habitus cognitif.
e. Le traitement sémiotique des notions
philosophiques
L'interprétation sémiotique du
discours philosophique, est de nature très particulière et beaucoup plus
complexe. On admet en général qu'„à la base de nos convictions philosophiques
il y a plus d'images que de propositions, plus de métaphores que d'assertions”
(Rorty 1979). L'héliotrope, le miroir, le tableau, l'échelle, la demeure, ont
été, parmi d'autres, de puissantes matrices de philosophie. La première tâche
de la sémiotique est de les reconnaître par la méthode, exposée plus haut, des
caractères symptomatiques.
Mais puisque ces figures ne
fonctionnent que métaphorisées, il est nécessaire de rendre compte, en plus des
caractères qui les conforment dans leur usage ordinaire, des critères de la
transgression qui les recatégorise.
En ce qui concerne les trames,
en philosophie elles ne peuvent être, par hypothèse, que „créatrices”,
c'est-à-dire ni postulées ni dérivées, mais entièrement construites. En
conséquence, l'analyse sémiotique doit non seulement ramener ses notions à leur
usage original, non seulement rendre compte de leur récatégorisation
métaphorique, mais également et surtout retracer le parcours selon lequel un
monde conceptuel est créé où ces métaphores cessent à nouveau de fonctionner
comme telles pour acquérir une quasi-référentialité.
C'est cela qui distingue le
discours philosophique du poème ou et de l'allégorie: les trames qu'il se crée
pour y intégrer ses métaphores sont de nature conceptuelle, c'est-à-dire régies
par „l'ordre des raisons”. Leur syntaxe, doit obéir aux critères de
plausibilité conceptuelle qui les rendent élucidantes. En elles les figures
doivent trouver un espace idéal à l'intérieur duquel - et seulement là - elles
perdent leur statut de métaphore. Ces trames deviennent, selon l'expression de
J. Derrida, des „mythologies blanches”.
Les trames philosophiques ne
sont donc ni des représentations de faits, réels ou possibles, ni des
constructions poétiques; mais elles ne sont pas pour autant simplement
tautologiques ou auto-référentielles. Leur valeur est semblable à celle de la
lumière d'une torche: on ne regarde pas derrière elle, on ne la regarde pas
elle-même, on regarde l'espace qu'elle éclaire. Si une philosophie peut être
plus acceptable qu'une autre ce ne sera jamais en raison d'une quelconque
vérité référentielle, mais en vertu d'une forme (provisoirement?) plus
élucidante qu'elle peut donner aux conditions de la pensée du monde.
En n'éludant aucun des trois
pas de la constitution du discours philosophique, la sémiotique assume le voeu
„thérapeutique” prôné par Wittgenstein, dans la mesure où elle débusque toute
prétention représentative, toute poétisation et toute tautologie. Mais loin de
ne constituer qu'une docte cartographie, elle tend à rendre compte d'un
authentique processus, et, selon la nature logique de tout interprétant, à s'y
intégrer en le prolongeant à sa manière.
8. La philosophie en tant que sémiotique, ou
la structure „canonique” de la réalité
Une étude, même succincte des
rapports entre sémiotique et philosophie serait incomplète si elle ne prévoyait
pas le moment où les deux disciplines se rejoignent non plus dans
l'investissement de la sémiotique par la philosophie, mais dans l'installation
d'un mouvement sémiotique au coeur même de la démarche philosophique la plus
stricte. Les variations qui suivent aborderont ce sujet sous la forme d'une
évocation musicale.
„Sémiotique”, „phanéroscopie”,
„pragmaticisme”, „logique abductive”, par où que l'on veuille entrer dans les
méandres de la philosophie de Peirce, on trouve toujours un style de pensée qui
semble se structurer autour de la forme musicale du „canon”. Explorer
brièvement ce paradigme analogique peut nous aider à mettre en lumière les
racines et les implications philosophiques de la sémiotique.
a. La forme musicale du „canon” et la sémiosis
Le canon est une structure de
contrepoint dans laquelle une même mélodie est énoncée à tour de rôle par
chaque voix avec un effet précis de retardement. Dans les cas le plus strictes
- Frère Jacques ou la Sonate pour violon et piano de C. Franck, par exemple -
cette reproduction décalée se fait toujours sur les mêmes notes, et présente
autant de thèmes que de voix. Ainsi, une mélodie en canon à trois voix, aura
également trois thèmes et trois entrées énonciatives. A un même moment, il y
aura toujours une voix qui chantera le premier thème, une autre qui chantera le
deuxième et une autre le troisième. L'effet d'harmonie est produit par le fait
que chaque thème est composé comme une explicitation des harmoniques de chacun
des autres. De la sorte, ils peuvent se superposer dans n'importe quel ordre -
à condition de respecter les distances temporelles de l'énonciation - et
l'accord de voix sera toujours assuré.
Ce qui est essentiel au canon
c'est le décalage énonciatif de chaque voix par rapport aux autres et
l'assimilation des valeurs cardinales de la polyphonie aux positions ordinales
de la mélodie. Le résultat de cette combinatoire est un effet paradoxal de
synchronisme et d'étalement. D'une part, à n'importe quel moment il est
possible d'entendre - en superposition - la totalité du développement
mélodique. D'autre part, tout ce qui se trouve dans la verticalité des voix se
retrouve également déploye dans la linéarité de chacun des thèmes de la
mélodie. Si bien que quiconque sait chanter une voix, connaît du même coup
toutes les autres et peut recomposer à chaque instant les accords de la
polyphonie.
Lorsque l'on considère de près
la structure de la thèorie peircienne des catégories, on y perçoit aisément
l'adoption implicite du schéma du canon musical. Par exemple dans le principe
du rapport des valeurs cardinales sur les positions ordinales: ce qui est
premier est un, ce qui est deuxième est deux, et ce qui est troisième est
trois. Les valeurs cardinales fonctionnent comme les voix de l'harmonie tandis
que les positions ordinales se laissent assimiler aux thèmes de la mélodie. Et
suivant encore les principes acoustiques qui permettent la composition en
canon, on peut dire que s'il est possible de considérer provisoirement un
phénomène sur une seule catégorie (par exemple celle de la possibilité) c'est -
comme lorsqu'on peut écouter isolément la première voix dans le canon - parce
qu'il contient implicites les „harmoniques” des deux autres categories. Ces
harmoniques seront explicités, le moment venu, par d'autres signes.
Ontologiquement parlant, le
fait de signification en général provient de la possibilité qu'ont les choses
de porter leurs harmoniques implicites (une chose ressemble et renvoie avant
tout à elle même) sur des supports extérieurs, déclenchant ainsi le mouvement
sémiosique qui est fait de décalage, de poursuite et de résonance.
b. La philosophie „verticale”
Voyons maintenant comment ce
paradigme musical du canon - notamment avec son corollaire de l'étalement
linéaire des valeurs de profondeur - permet de comprendre la réorganisation de
la pensée philosophique proposée par Peirce.
On peut distinguer dans
l'histoire de la philosophie qui va des Présocratiques à la seconde moitié du
XIXe Siècle - c'est-à-dire avant le grand tournant
logico-linguistique - deux grandes périodes qui correspondent à deux
préoccupations distinctes et complémentaires.
La première période,
métaphysique ou ontologique, qui va des Présocratiques à Descartes, est habitée
par une préoccupation pour les fondements des choses: les causes les plus
hautes, les premiers principes, l'essence universelle. On peut dire qu'il
s'agit d'une recherche de type vertical: il faut trouver en dessous ou
au-dessus des choses, ce qui leur sert de principe ou de fondement caché.
La seconde période,
gnoséologique, inaugurée par Descartes, se présente comme une mise en doute des
évidences qui permettaient l'interrogation métaphysique: avant de chercher les
premiers principes occultes des choses, il faut se demander quelles sont les
garanties de l'entendement pour aborder celles-ci avec certitude. Descartes
soutient que la connaissance des choses n'est pas immédiate, car entre
celles-ci et l'entendement il y a les apparences: la tâche de la philosophie
sera de chercher la méthode certaine pour trouver, derrière les phénomènes,
l'existence réelle des noumènes.
Dans les deux cas il s'agit de
l'actualisation de l'épistème de la „représentation”: quelque chose d'immédiat
renvoie à quelque chose d'occulte. En outre, ce qui est immédiat dans la
première tendance (la chose individuelle) est précisément ce qui devient
occulte dans la deuxième. Les thèmes de la philosophie classique peuvent alors
se lire comme un édifice à trois niveaux - toits, étages, fondations - ou comme
un accord à trois voix:
1. phénomènes
}
(GNOSÉOLOGIE)
2. choses
} (ONTOLOGIE)
3. principes
c. La philosophie phanéroscopique
Le style philosophique de
Peirce fait voir dans ces trois voix verticalisées en profondeur (les
phénomènes cachent les choses qui cachent les principes) des moments d'une même
ligne mélodique horizontale. Ce sera l'invention de la „phanéroscopie”.
Qu'est-ce qu'un phénomène, dit-il, si non une présence à I'esprit, une pensée?.
Or, pour faire correspondre la chose aux phénomènes, et le premier principe aux
choses, il faut pouvoir penser la chose comme différente de phénomènes et le
fondement comme différent des choses. Mais les penser comme différents c'est,
dans tous les cas, les penser; tous les trois doivent devenir des pensées, donc
des phénomènes de types différents. La hiérarchisation ontologique et
gnoséologique devient une simple hiérarchie de catégories de phénomènes. La
seule possibilité de faire une philosophie des choses et des premiers principes
est dans la conversion provisoire de ceux-ci et de celles-là en phénomènes:
toute philosophie sera donc „phanéroscopie”. En appliquant l'effet d'étalement
propre à la forme du canon musical, les voix sont devenues des thèmes d'une
mélodie phanéroscopique. Rien ne sera considéré désormais comme occulte en soi,
mais comme une apparence jouant le rôle structurel de postposition, comme une
catégorie seconde ou tierce de pensée.
Ainsi, un phénomène proprement
dit sera un phénomène de première catégorie, c'est-à-dire pris comme pure
apparence et possibilité (phénomène -représentamen); une chose en soi sera un
phénomène de deuxième categorie, c'est-à-dire pris comme existant et comme
cible d'un renvoi (phénomène-objet). Quant aux principes, sous l'apparence d'un
fondement ontologique, il ne seront en fait que des phénomènes de troisième
catégorie, une sorte de loi de relation ou d'habitude interprétative (phénomène-interprétant).
Nous reviendrons plus loin sur une autre acception que l'on peut donner de
l'idée de fondement.
Si le „sens” existe, dans
toutes ses acceptions sémantiques, ontologiques et axiologiques, c'est parce
que la réalité pensée présente une structure, disons, „canonique”, parce que
l'entendement ne peut penser à rien sans expliciter ses harmoniques comme
autant de thèmes autonomes. La quête du sens - noumène ou fondement - est en
fait, malgré les illusions, une structuration de signes qui se courent après:
une philosophie du décalage en surface, une sémiotique („La signification
rationnelle de toute proposition est dans le futur”, dira Peirce - 5.427).
Ce changement de point de vue,
débouche naturellement dans une option méthodologique de première importance,
que Peirce a commencé par appeler, avec W. James, „pragmatisme” et qu'il a
rebaptisé plus tard „pragmaticisme”. Cette option consiste en l'abandon, comme
illusoire, de toute interrogation pour les essences. Si tout se passe dans la
surface phénoménale, la signification des choses n'est pas derrière elles, mais
dans leur entourage: savoir ce qui les accompagne, les effets qu'elles
produisent, la place qu'elles occupent, les autres signes auxquels elles
renvoient, les habitudes qu'elles déclenchent, c'est tout ce dont on a besoin
pour les caractériser. Les notions en général ne s'établissent pas en étages
ontologiques mais en configurations sémiotiques. Connaître ce n'est pas
atteindre des essences, mais récupérer des paysages d'intégration.
Le pragmaticisme sémiotique de
Peirce n'est nullement réductible ni à l'empirisme, ni à l'idéalisme, ni au
scepticisme. Il s'agit d'un réalisme logique: on ne dit pas seulement que tout
ce qui est pensable est apparence, mais également - en lisant les thèmes du
„canon” sur d'autres voix - que tout ce qui est pensable a un certain type de
réalité, mais également que tout ce qui est pensé devient nécessairement un
phénomène et implique une certaine interprétation.
La connaissance des choses et
de leurs fondements est une activité typiquement abductive. Nous avons vu qu'on
ne s'interroge sur quelque chose que lorsque l'entendement est troublé par un
doute, lorsqu'une situation d'apparence aberrante pose problème. Toute
recherche de sens devient alors une entreprise d'apaisement de l'esprit par le
biais d'une explication. Toute connaissance - ordinaire, scientifique ou
philosophique — consiste en une opération logique de passage de la situation du
„doute” à celle de la „croyance”, qui raffermit l'esprit dans une sorte
d'habitude. Il s'agit de trouver une autre connaissance - proposition ou
ensemble de propositions - hypothétique, laquelle, si elle était vraie,
convertirait immédiatement le fait aberrant en normal.
Ainsi, les grandes
constructions philosophiques sont en réalité des postulations abductives de
trames d'intégration, des faits interprétatifs - des configurations toujours
latérales, jamais transcendantes - absolument indémontrables, capables
simplement d'être agrées par la raison.
d. Le problème philosophique et sémiotique des
fondements
Revenons à l'affirmation sur la
condition sémiotique des fondéments ou premiers principes. La problématique du
fondement peut s'envisager de deux façons: a) comme désignant du pensable; b)
comme circonscrivant l'espace d'un non-pensable.
Si le fondement des choses est
pensable, alors il sera „quelque chose”, qui se situe donc nécessairement dans
une chaîne de signes. Cela ne veut pas dire que sa nature devra pour autant
être sensible ou intra-mondaine, mais elle sera forcément phénoménale: donc pas
du tout en un rapport de „caché-manifeste” vis-à-vis du réel. Sa consistance
sera celle d'un interprétant logique, c'est-à-dire d'une habitude
interprétative. On retrouve ici la logique de l'inférence abductive: devant la
perplexité suscitée par l'existence des choses, on envisage une configuration
inédite dont l'existence - si elle était vraie - permettrait de trouver une
normalisation de ce qui était ressenti comme problème, comme lorsque la
présupposition d'un paysage permet d'interpréter et de situer les pièces d'un
puzzle. Cette configuration n'est ni démontrable par déduction ni observable
par induction. Selon Peirce, l'abduction - qui est la seule opération idoine
dans ce cas - „suppose quelque chose d'un genre différent de ce que nous avons
observé et fréquemment quelque chose qu'il nous serait impossible d'observer
directement” (2.640). Alors les seuls critères de vérification des différentes
constructions métaphysiques seront à chercher dans leur valeur élucidante comme
interprétants logiques. Ces constructions seront „agréées” par l'esprit dans la
mesure de leur pouvoir de fixer des croyances en habitudes générales stables.
L'habitude générale stable, que Peirce identifie à la notion de vérité, est un
signe de troisième catégorie et porte le nom d'„interprétant logique ultime”.
Mais Peirce envisage également
une acception du „fbndement” (le Ground), comme quelque chose de non-pensable,
donc comme non-signe. Il l'identifie au principe même d'orientation des signes
en triades ordonnées, à la façon d'un horizon de structuration. Mais si tel est
le cas, ce fondement tombe - par hypothèse - sous l'interdiction
wittgensteinienne: puisqu'il n'est pas un signe „il faut le taire”. Il peut,
certes, porter un nom, tout comme l'on peut nommer des énigmes, mais sa seule
portée sera de limiter l'espace de ce qui est disible.
e. La „strette”
Voici donc, en résumé, comment
la sémiotique reçoit sa justification philosophique de la même option qui lui
fait rendre la philosophie pensable. Une fois écartée la possibilite de faire
un philosophie de l'indicible, ce rôle d'interprétant ultime que lui attribue
la sémiotique fait penser à la solution musicale qu'on donne au „canon” pour
éviter la fugue à l'infini. Il s'agit du recours à la „strette”. La „strette”
(mot à l'origine pluriel en italien, mais singulier en français) est une
variation inédite dans la mélodie du thème qui va permettre aux voix de se
serrer progressivement jusqu'à ce qu'une ultime „pédale tonique” fixe la
polyphonie dans la note fondamentale et annonce que le contrepoint est terminé.
Le fondement pris comme
interprétant ultime est cette opération d'arrangement provisoire, cette
„strette” qui suture la fuite infinie des interprétants ponctuels, en vue de
donner au discours philosophique la forme close d'un „texte”.
La philosophie devient ainsi,
plutôt qu'une opération de décryptage, une véritable composition, avec tout ce
que ce terme musical évoque de saturation et de résonance.
9. Sémiotique abductive et herméneutique
Une fois évoques les facteurs
qui font de la sémiotique une sorte de philosophie, et ceux qui font de la
philosophie une sorte de sémiotique, une fois considérées les procédures dont
se sert la sémiotique pour traiter la textualité philosophique, reste à traiter
l'ultime palier: celui où sémiotique et philosophie se disjoignent comme deux
attitudes différentes dans le traitement de l'individuel qualitatif. Il s'agit
des rapports entre sémiotique et philosophie herméneutique.
Les rapports entre la
sémiotique structurale et l'herméneutique assument en général la forme de la
„dialectique du saut” (cf. Ricoeur 1986, Almeida 1986). La raison herméneutique
doit dans ce cas récupérer, par delà les réductions formelles de la raison
sémiotique, tout le résidu de vécu que celle-ci a fatalement évacué. En même
temps, en tant que discours, chacune de ces démarches peut se constituer en
métalangage de l'autre. C'est dans ce sens que l'une et l'autre auraient le
droit insensé de se proclamer englobante.
Les rapports entre la
sémiotique abductive et l'herméneutique sont d'une toute autre nature. Leur
visée commune est de nature interprétative et holographique (et non pas
„descriptive” dans un cas et „interprétative” dans l'autre) de l'individuel
qualitatif. Toutes deux, en outre, ont comme caractéristique une certaine
„cohabitation” territoriale avec leur objet, dans la mesure où elles se servent
d'une logique dialogale dans laquelle objet et traitement d'objet usent de la
même langue.
Cette intime interpénétration
des deux démarches ne suffit par pour autant à les rendre totalement
identiques, et il y a un facteur décisif qui opère la bifurcation. C'est que la
sémiotique s'interdit un type d'abduction ultime que l'on pourrait appeler
„l'abduction d'existence”, propre à l'herméneutique. Les mots de conclusion qui
suivent tenteront d'élucider cette particularité.
Il existe dans le pari de
Pascal (on a moins à perdre et plus à gagner en affirmant que Dieu existe),
ainsi que dans l'argument ontologique d'Anselme ou de Descartes (penser l'idée
d'un être si parfait qu'il ne pourrait pas ne pas exister) une formulation
typiquement abductive qui est au coeur de l'herméneutique philosophique:
l'inférence d'un monde existant. Pour la sémiotique, ce monde est une
organisation de figures. L'herméneutique demande, de surcroît, pouvoir
l'habiter.
II y a quelque chose qui arrête
la démarche sémiotique en deçà de l'existence, qui la laisse, comme Moïse, dans
le renoncement à la terre promise. C'est une question d'option épistémologique.
Mais cela n'implique pas a) que la sémiotique soit une discipline étrangère à
la philosophie; au contraire, l'interrogation philosophique est l'un de ses
modules essentiels, mais elle ne quitte pas le stade de 1'Entfremdung, de la
distanciation par rapport au pari d'existence; b) que l'herméneutique, en tant
qu'opération d'appropriation deborde le cadre de l'opération abductive; au
contraire: l'abduction d'existence, la conversion de la figure en pari
représentent sans doute le franchissement d'un seuil crucial, mais sans que
pour autant la démarche qui accomplit cet franchissement soit d'une autre
nature logique.
On peut situer les différences
entre interprétation sémiotique et interprétation herméneutique autour de trois
notions clés: celle de „mondes possibles”, celle d'„individualité
interprétante” et celle d'„oeuvre”.
a. La notion de „mondes possibles”
„Ce qui est en effet à
interpréter dans un texte - écrit, du côté de l'herméneutique, Paul Ricoeur -
c'est une proposition de monde, d'un monde tel que je puisse l'habiter pour y
projeter un de mes possibles les plus propres. C'est ce que j'appelle le monde
du texte, le monde propre à ce texte unique.” (1986:115).
La logique, l'ésthetique et
l'herméneutique se rejoignent dans l'affirmation d'une multiplicité des mondes.
Il arrive que dans les trois domaines on parle de „mondes possibles”. Ces
domaines se distinguent cependant selon l'acception qu'ils donnent précisément
au qualificatif „possible”.
Pour la logique, „possible”
s'oppose à „factuel” et surtout à „impossible”. Cette notion permet d'affirmer
que les propositions nécessaires sont vraies universellement, dans tous les
mondes possibles, c'est-à-dire même dans les discours concernant une situation
irréelle (p. ex. que l'auteur de ces lignes ne soit pas né). En fait la notion
de „monde possible” en logique est très étrange, car elle est définie par ce
qu'elle est censée résoudre: on dira que sont „possibles” tous les mondes où
les propositions nécessaires restent nécessairement vraies.
L'esthétique analytique - qui
est le domaine où se situe naturellement la sémiotique abductive - préfère ne
pas abuser du qualificatif possible, mais lorsqu'elle se résigne à en faire
usage, il s'agit d'une simple notion d'„éventail”. Possible, dans ce contexte,
signifie simplement que l'affirmation d'existence réelle n'a pas de pertinence.
Pour Goodrnan, le plus réaliste des tableaux est déjà une „reconstruction”
d'une réalité que nous ne voyons jamais dans un état primaire. Dans ce sens, le
monde de notre expérience est l'un parmi d'autres dans l'éventail de
constructions de mondes. Goodman préférera alors parler de multiplicité de
„mondes réels”, car ils ont, pour lui, le même degré d'ontologie: „Nous ne
parlons pas en termes de multiples altematives possibles pour un unique monde
actuel, rnais de mondes actuels multiples” (1985:2).
La notion de „monde”, pour
Goodman, rejoint ainsi notre notion de „trame” ou, selon sa propre
terminologie, des „frames of reference”. Selon cette notion, dire que le soleil
tourne et dire que le soleil ne tourne pas sont deux propositions également et
actuellement vraies, mais selon deux mondes actuels différents. En d'autres
termes, si les trames que l'esthétique et la sémiotique abductive infèrent d'un
contexte sont des mondes, ces mondes ne sont possibles que dans le sens ou ils
nient tout privilège à quelque chose qui serait plus réel qu'une autre. Ce qui
veut dire que la proposition d'existence réelle est étrangère à la sémiotique
aussi bien qu'à l'esthétique analytique.
Le cas de l'herméneutique est
différent. La notion de „possible” s'y rattache à celle d'habitation ou de
projet d'existence. „Possible” devient ici synonyme de „disponible”. Un monde
„possible” est un monde proposé par un texte comme une nouvelle forme
d'existence. Il s'agit de cette référence „non ostensive” que tout texte
déploie „par devant lui” et qui, en quelque sorte, est son propre résultat et
„peut” se convertir en ma propre espérance.
L'appellatif „possible” affecte
ici non pas le monde mais l'„être au monde”. L'accent est mis sur l'acte de
réception. C'est par là que l'herméneutique déborde la sémiotique, dans le
passage a l'acte correspondant à l'effort d'„appropriation”. Selon la même
logique de l'abduction qui guidait la découverte des trames ou des mondes,
l'herméneutique, tel Anselme ou Descartes dans leur argument ontologique, tel
Pascal dans son pari, aspire à convertir une trame en existence. „Interpréter -
dira Ricoeur - c'est se mettre en route vers l'orient du texte” (1986:156).
b. La notion d'„individualité interprétante”
Le souci pour l'individuel
qualitatif est une exigence commune à la sémiotique abductive et à
l'herméneutique. Mais il y a un autre registre de l'„individuel” qui sépare
pourtant les deux démarches que nous essayons de comparer. L'„individuel” qui
distingue l'herméneutique de la sémiotique n'est pas l'individuel de „l'objet”,
mais l'individualité du sujet pensant et désirant qui, placé devant l'oeuvre,
la fait sienne. Ce dernier pari, qui garde toujours la forme d'un pari abductif
(„comment devrait être conçue la trame de mon existence pour que la figuration
inédite ici mise en oeuvre puisse s'y intégrer en tant que vérité?”) déborde la
cadre de la sémiotique: en sémiotique, l'expectative qui règle l'interprétation
abductive de l'individuel, est toujours, selon Peirce, un „habitus” plus ou
moins consensuel, pas une personne.
c. La notion d'„oeuvre”
L'autre notion clé de
l'herméneutique, est celle d'„oeuvre” qui a recours, selon P. Ricoeur, à des
catégories qui sont „essentiellement des catégories pratiques, des catégories
de la production et du travail” (Ricoeur 1975:277). L'oeuvre, en ce sens, fait
appel à un acte interprétatif qui aurait les caractéristiques d'un „oeuvrer”,
d'un projet en quelque sorte „praxique”. L'abduction sémiotique, en revanche
est toujours une „retro-duction”, une „prophétie rétrospective” (Ginzburg 1983)
qui cherche à intégrer de façon indicielle ou métonymique une figure dans la
trame préalable qui la rend intelligible.
En quelque sorte, la sémiotique
ne peut que „montrer” et „offrir” ce que l'herméneutique „demande” et „prend”
comme possible d'existence. Ce nouveau jeu presque „conversationnel”
remplacerait l'autre, „dialectique”, que Ricoeur situait entre les structures
et le monde.
Au démeurant, le voeu profond
des pages qui précèdent est que les projets herméneutiques actuels, un peu trop
figés pour l'heure sur le couple linguistique/existentiel, finissent par
intégrer cette autre dimension, plus conjecturale et moins hypostasiante, de
l'art de comprendre l'individuel qualitatif
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NOTES
* Ivan Almeida, L’interpretation abductive et les regles
du raisonnable. Paru dans: Documents de Travail et pre-publications, no.
197-198-199, 1990, serie A, Centro Internazionale di Semiotica e di
Linguistica, Universita di Urbino
[i] II s'agit du contenu de deux séminaires données au
Centre International de Sémiotique et Linguistique, Urbino, 1989-1990. D'autre
part, les thèmes exposés dans cet article condensent ou développent certaines
idées proposées dans d'autres écrits: Sémiotique abductive. Épistemologie de
l'Individuel Qualificatif, Århus, Poetica et Analytica N0 5, 1988; «Sémiotique
et textualité philosophique», in Encyclopédie Universelle de la Philosophie,
sous la direction d'A. Jacob, Paris, P.U.F., volume IV (sous presse); «La
structure 'canonique' de la réalité» in Actes du 4e Congrès de l'Association
Internationale de Sémiotique, Barcelone-Perpignan, mars-avril 1989 (sous
presse).
[ii] II me semble nécessaire de rappeler que la
classification et la terminologie employées dans cette partie ne sont pas de
Peirce, mais se déduisent de sa théorie.
[iii] Je me permets d'illustrer cette thèse par une
expérience personnelle à propos des paraboles. Dans un travail de 1978 (L'
opérativité sémantique des récits-paraboles), je suis parti d'une définition
théorique, c'est-à-dire a priori, du phénomène à saisir. L'objet à
circonscrire devait correspondre exactement à cette définition: «tout récit
rapporte par un personnage d'un autre récit». Promener cette définition dans
le corpus évangélique était relativement aisé. Par exemple, l'Evangile de Marc
n'en présentait que deux cas. Toutefois, comme le mot «parabole» était
largement utilisé au-delà de cet usage, l'«éthique terminologique» m'a forcé à
trouver un autre nom pour le phénomène ainsi circonscrit: il s'appellerait non
pas «parabole», mais «récit-parabole». On disposait, de ce fait, d'un nouveau
concept théorique. Or cela a permis d'étudier les caractéristiques d'un type
de fonctionnement narratif et textuel, mais a laissé de coté l'essence du
parler parabolique propre aux évangiles, qui allait au-delà du narratif. Dans
une seconde étude (1987), je me suis efforcé alors d'assumer l'attitude
«prototypale»: parcourir d'une vision «holographique» l'ensemble de traits, de
toute sorte, qui servent, dans les évangiles et ailleurs, à identifier un type
de parler comme parabolique. Le résultat a été la circonscription d'une
attitude conversationnelle dans laquelle le recours à l'enchâssement narratif
n'était plus ni suffisant ni nécessaire.
[iv] «A ce point, survient le droit du besoin de la raison
(das Recht des Bedürfnisses der Vernunft), en tant que principe subjectif, de
supposer et d'admettre une chose qu'elle n'est pas autorisée à prétendre
savoir en fonction de principes objectifs, et, par suite, de s'orienter dans
la pensée...» (1923b:137).
[v] « Une pure foi rationnelle (Vernunftglaube) est donc
le panneau indicateur ou le compas grâce auquel le penseur spéculatif peut
s'orienter lors de ses incursions rationnelles dans le champ des objets
suprasensibles, et l'homme doué de raison commune mais (moralement) saine, se
tracer, pour sa part, dans une intention théorique aussi bien que pratique, un
chemin pleinement conforme à la fin entière de sa destination;et c'est aussi
cette foi naturelle qui doit être donnée pour fondement de toute autre
révélation» (1923b:142).